Le Bonheur est assis sur un banc et il attend, par Janik Tremblay

  En haut de la pile « Le bout du monde, ça n’existe plus aujourd’hui« .

Voici la version corrigée du quatrième de couverture, puisque, comme pour Les Enfants de la nuit, il est une erreur dans le prénom du jeune disparu, qui se nomme bien Vincent et non pas Laurent. « Montréal. 4370, rue Fabre. Cet immeuble, ils devaient le restaurer ensemble… Mais puisque Vincent, un soir de décembre, a mis fin à ses jours, Philippe, son père, s’en est chargé tout seul. Comme un hommage. Un dernier geste. Pour ne plus penser. Et aujourd’hui la vie semble respirer des vieilles pierres. Ici, tout le monde connaît les Larrivée, leur deuil, cet anniversaire qu’ils célèbrent malgré tout, en présence des locataires. Chaque appartement a sa petite histoire, ses drames, ses bonheurs : Madame Edouard et son chat, Jeanne et Nicolas, les amoureux, Emile et sa mémoire brûlante, Pierre et son problème d’alcool… Tous, plein d’avenir, d’espoirs, se croisent, s’épaulent et donnent un sens, en somme, au chaos dont la mort de Vincent a baptisé les lieux. La vie, mode d’emploi…« 

Difficile de ne pas penser aux Chroniques de San Francisco d’Armistead Maupin en entamant la lecture de Le Bonheur est assis sur un banc et il attend. Il est en effet quelque chose de Barbary Lane dans cet immeuble où se croisent ces locataires hétéroclites et dont les liens semblent finalement bien plus forts que ce qu’ils avaient imaginé. Mais la ressemblance s’arrête là ; le roman de Janik Tremblay n’a pas vocation à sonder le coeur underground de Montréal et le récit qu’il propose ne parvient pas toujours à dépasser les individualités qui le compose.

L’auteur joue pourtant sur l’émotion avec beaucoup de fraîcheur et de sensibilité. L’on sent bien qu’elle ne traficote pas avec les sentiments, et que les ressentis de ses personnages ne sont ni faux, ni forcés. Pour autant, elle n’évite pas toujours l’écueil du récit sentimental et, derrière la sincérité, tout cela semble parfois vraiment trop naïf. Il est vrai que les thèmes du roman, la solidarité mais surtout le deuil, sont assez casse-gueule. Mais il n’a pas suffit du drame qui survient au milieu du récit pour réveiller le dodo au coeur de pierre que je suis… tsss. 

Mais ce qui aura vraiment marqué ma lecture, ce n’est pas tant le fond que la forme. La plume est sèche, saccadée, faites de phrases presque enfantines, réduites le plus souvent à l’essentiel et rythmées par une ponctuation abondante. Ce style assez particulier m’aura fait emprunter des montagnes russes : tantôt je me réjouissais des moments authentiques captés par ces enchaînements poétiques, tantôt je m’irritais devant un réalisme béat et des arrêts sur image plutôt incongrus.

Ces deux extraits permettront je l’espère d’illustrer mon propos. C’est donc à mon sens parfois très beau… « Elle n’avait jamais ressenti une telle douleur. Plutôt un malaise. Une détresse peut-être. Le terme juste, elle ne le connaissait pas. Elle ressentait un immense vide » ; et parfois… beaucoup moins : « Florence sonna au 4366, la porte voisine de la sienne. Une jeune fille ouvrit. Florence reconnut Julie, qu’elle avait croisé à quelques reprises. Cette dernière lui demanda ce qu’elle voulait. Florence Lajoie se présenta. Les deux femmes se saluèrent« .

Une lecture qui ne me laissera pas un souvenir impérissable, comme s’il manquait un je-ne-sais-quoi pour être vraiment saisissant. Idéal en revanche pour ceux qui recherchent une lecture toute en douceur et en simplicité.

Tous mes remerciements à l’équipe de 51410427p.jpg et aux éditions Pocket pour ce partenariat !

Des avis très enthousiastes chez Lalou, Lucie, Penelope, et celui plus mitigé de Canel. Également le billet de Marielle qui n’est certes pas tendre mais impeccablement argumenté !

Bonne plock à tous !

Le Bonheur est assis sur un banc et il attend, par Janik Tremblay (2009), aux éditions Pocket (2010), collection Nouvelles voix, 251 p., ISBN 978-2-266-19668-0.

La septième rencontre, par Herbjorg Wassmo

  En haut de la pile « Il faut être couché à la dure et veiller un chien en bord de mer pour entendre l’univers » .

Profitons d’une bonne série de quatrième de couverture : « Rut et Gorm sont des enfants du Grand Nord norvégien, un pays de mer, de travail et de silence. Issus de milieux différents, solitaires par obligation et victimes de la rigueur morale de leurs familles respectives, leurs rencontres ne pouvaient être que fortuites et éphémères. La première eut lieu alors qu’ils n’avaient que neuf ans. Elle les a marqué pour toujours. Depuis, ils ne se sont croisés que cinq fois et jamais ils n’ont pu approfondir cette relation distante et pourtant réconfortante. Ils ont désormais la trentaine. Rut est devenue une artiste réputée, Gorm un homme d’affaires respectable. C’est leur septième rencontre. Peut-être leur dernière chance… »

Quel bonheur de retrouver Herbjorg Wassmo ! Je dois pourtant bien avouer que les premières pages m’ont fait un peu peur – j’ai cru un instant retrouver les mêmes difficultés que celles rencontrées lors de la lecture de La Fugitive. Mais finalement, je retrouve assez vite l’ambiance, le cadre, le style qui ont fait mon bonheur à la lecture des trilogies de Tora, de Dina et de Karna (que je ne recommanderai jamais assez !) et qui font cette auteur norvégienne l’un de mes écrivains préférés.

A la fin de ma lecture, je constate également qu’elle ne s’est pas départie des thèmes qui lui sont chers : la différence, la résistance, la passion – et la solitude qu’elles entraînent face au groupe et aux conventions. Car contrairement à ce que le titre aurait pu laisser entendre, le sujet de ce roman n’est pas tellement l’amour. Il est davantage question du destin : destin au sens quasi-mystique d’abord (ces rencontres, ces étranges coïncidences qui lient les deux personnages) ; destin au sens social ensuite, car les personnages rencontrent toutes les difficultés du monde à sortir d’un chemin tout tracé par leurs origines et à s’accomplir envers et contre tout.  

Une ambiance sombre, un récit terriblement réaliste, à peine quelques lenteurs ou langueurs, c’est selon. Herbjorg Wassmo crée surtout une vraie intimité avec ses personnages : en racontant leurs vies sur plusieurs décennies de manière alternée, l’auteur leur donne une vraie épaisseur. On s’attache, mais l’on s’émeut difficilement, car elle garde aussi une grande distance avec son écriture froide et épurée. Il manque cependant un rien d’intensité pour être totalement bouleversé. Cela reste une magnifique lecture, qui ne m’a pas tant secoué – mais superbement transporté.

« Toutes les femmes de l’île ne faisaient qu’attendre, à partir de leur confirmation. Elles attendaient l’été et les fêtes locales, attendaient qu’on les raccompagne à la maison, attendaient le mariage, attendaient des enfants. Attendaient des paquets ou des lettres. Ensuite elles attendaient que les fêtes de Noël se passent, ou que le vent tombe« .

Un immense merci à Lady Scar qui m’a offert ce magnifique roman à l’occasion du Swap Happy Face !

A voir également les avis de Cécile, Choco, Plume, Tulisquoi, Keisha, Mango

Bonne plock à tous !

La Septième rencontre (Det Sjuende mote), par Herjorg Wassmo (2000), traduit du norvégien par Luce Hinsch, aux éditions 10-18 (2009), 570 p., ISBN 978-2-264-04321-4.

Un jour en mai, par George Pelecanos

pelecanos.jpeg « Bon, enfin, on peut tous monter dans la voiture qu’il faut pas« 

Le quatrième de couverture était pourtant très tentant… « Ça se passe un jour en mai. En 1972. Alex Pappas, 16 ans, décide de suivre ses acolytes pour une virée dans le quartier noir, histoire de semer un peu la pagaille. Forcément, l’affaire tourne mal. Trente-cinq ans plus tard, le souvenir de « l’incident » est toujours vivace. Certains cherchent à se racheter, d’autres veulent toujours en découdre. Tous ont la rage au ventre« .

Avant d’aller plus loin, il faut préciser une chose : sur la couverture, on peut également lire que ce titre est un « policier ». Alors, je suis loin d’être une spécialiste ès-classement par genre littéraire, mais tout de même, il m’avait toujours semblé que la catégorie polar supposait une intrigue forte, une énigme quelque part, un semblant d’enquête, de suspens et/ou de tension… Donc si y’a bon, y’a comme un souci, parce que de « policier », ce récit n’en point la queue d’un.

Attention, ce n’est pas de cette erreur d’étiquetage que provient ma déception. Simplement, à défaut d’intrigue énergique, le récit s’apparente davantage à une chronique de vies, et à défaut d’intensité, sa lecture est parfois laborieuse. Quant à la question de savoir ce qu’il s’est  réellement passé il y a trente cinq ans, le lecteur aura vite fait de lever le voile avant que l’auteur ne se décide à en dire plus ; et les révélations, surprises et rebondissement se réduisent finalement à peau de chagrin.

Il y a bien quelque chose qui se veut dans la grande tradition américaine du roman noir, mais ça n’a pas davantage fonctionné, loin de là. D’abord parce que je n’ai franchement pas été transcendée, ni par l’ambiance, ni par le style. Mais surtout parce que la critique sociale m’a semblé grossière, en particulier cette façon de porter aux nues cette brave middle-class et sa valeur travail. L’auteur prend de gros sabots pour essayer de démontrer que l’ascenseur social fonctionne aux États-Unis, et qu’il suffit d’appuyer sur un bouton, comme les Moneroe, ou d’être de ces travailleurs qui se lèvent tôt, comme les Pappas et leurs employés, pour mener sa vie « dans l’ordre des choses ». La réussite, c’est simple comme un coup de pied au c*l, non ? Non ?

Non, décidément, tout cela m’a semblé très simpliste, et cette vision bas de plafond m’a contrarié tout du long. Avec en point d’orgue, la happy end par laquelle cet état d’esprit  bisounours, dégoulinant de bons sentiments et de paresse intellectuelle est enfin clairement démasqué. (Edit : l’auteur porte certes un regard très sombre sur la société américaine ; et rares sont ceux qui expient leurs fautes et obtiennent le pardon qui apparaît dans le dénouement. Mais je n’ai pas adhéré à cette vision rédemptrice et bien-pensante, toute en facilité à mon sens dans ce roman).

A défaut d’avoir relevé un passage en particulier, l’incipit : « Pappas et Fils, c’est comme ça qu’il avait appelé le coffee shop. Quand il avait ouvert, en 1964, ses fils n’avaient que huit et six ans, mais il escomptait que lorsqu’il vieillirait, l’un des deux reprendrait le flambeau. Comme tous les pères qui n’étaient pas des malakas, il avait envie que les fistons s’en sortent mieux que lui. Ils voulait qu’ils fassent des études. Mais bon, on ne sait jamais ce qui va se passer« .

Malgré cette déception, j’adresse bien sûr mes remerciements à l’équipe de 51410427p.jpg et aux éditions Points pour ce partenariat !

Je m’empresse d’ailleurs de signaler que j’ai trouvé des avis positifs sur ce roman, comme ceux de Yann, de Patrick, de Kathel. Hérisson est plus mitigée et Mimi très déçue.

Et en jetant un oeil aux avis publiés sur le site du Prix des meilleurs polars de Points lui-même (qui propose également de lire le premier chapitre d’Un jour en mai – un format PDF que je ne peux malheureusement pas insérer ici), je découvre aussi des avis très négatifs… le « stop la guimauve » m’a même semblé un peu fort… quoi que !

Bonne plock à tous !.

Un jour en mai (The Turnaround), par George Pelecanos (2008), traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Etienne Menanteau, aux éditions Points (2010), 376 p., ISBN 978-2-7578-1764-3.

Juliet, Naked, par Nick Hornby

hornby.jpeg « Si les toilettes pouvaient parler, hein ?« 

Le quatrième de couverture est pertinent, alors profitons-en ! « A Gooleness, petite station balnéaire surannée du nord de l’Angleterre, Annie, la quarantaine sonnante, se demande ce qu’elle a fait des quinze dernières années de sa vie… En couple avec Duncan, dont la passion obsessionnelle pour Tucker Crowe, un ex-chanteur des eighties, commence sérieusement à l’agacer, elle s’apprête à faire sa révolution. Un pèlerinage de trop sur les traces de l’idole et surtout la sortie inattendue d’un nouvel album, Juliet, Naked, mettent le feu aux poudres. Mais se réveiller en colère après quinze ans de somnambulisme n’est pas de tout repos ! Annie est loin de se douter que sa vie, plus que jamais, est liée à celle de Crowe qui, de sa retraite américaine, regarde sa vie partir à vau-l’eau… Reste plus qu’à gérer la crise avec humour et plus si affinités… »

Le sujet originel, c’est donc une banale crise de la quarantaine. Car Annie réalise que depuis 15 ans, elle partage sa vie avec un pauvre type, du genre crétin-fanatique-suffisant et qu’en définitive, elle n’a pas fait grand chose de son existence, largement vécue dans l’attente et la procuration. Mais par-delà ce réveil soudain dans un couple qui bât de l’aile, Nick Hornby entraîne le lecteurs sur un certain nombre de questions existentielles, et touche ainsi du doigt des thèmes contemporains et plus délicats qu’il n’y parait.

Des choses légères, il y en a. Et des choses plus sérieuses, il y en a aussi, mais toujours racontées de manière légère – tout pour faire mon bonheur quoi. L’obsession qui vire à l’idolâtrie, la fin des rêves de jeunesse, les travers d’internet, et la difficulté à refaire sa vie. Mais aussi la question de la parentalité, ratée ou tardive avec les angoisses d’un petit garçon qui anticipe sur la disparition de son père. Et enfin, la légitimité ou l’autorité de la critique d’art – car Duncan va apprendre à ses dépens que « toute opinion est valide« . 

Autres sources de réjouissances, les personnages – courageux et pitoyables, peu importe, ils sont tous attachants dans leur manière d’avoir raté leurs vies – et le cadre : l’ambiance dépeinte par Nick Hornby dans cette petite station balnéaire oubliée sur la côte anglaise est délicieuse ; une bourgade dont l’heure de gloire a sonné depuis longtemps, et donc à l’image des personnages. Sans oublier ce ton, plein de sarcasmes et d’ironie, qui a même suscité une bonne poignée de vrais fous rire – comme ici, lorsque le garçon explique que son lapin mort est enterré dans le jardin :

« - Le lapin est enterré juste là, indiqua Jackson à Lizzie en désignant la croix en bois sur le bord de la pelouse. Papa ira à côté de lui, hein, papa ?

- Ouais, répondit Tucker. Mais pas tout de suite.

- Mais bientôt. Peut-être quand j’aurai sept ans ?

- Plus tard, dit Tucker.

- Bon. Peut-etre, concéda Jackson d’un ton dubitatif, comme si cette conversation avait pour but de réconforter Tucker« .

Bref, ma première rencontre avec Nick Hornby fût franchement réussie ! Une lecture vraiment plaisante, et qui, mine de rien, donne à réfléchir et à s’émouvoir avec une grande fraîcheur et une vraie finesse. Encore un grand merci à Esmeraldae qui m’a permis de gagner ce livre !

Lu dans le cadre d’une lecture commune sur Nick Hornby organisée avec Lou (qui a lu Speaking with the Angel) et à laquelle se sont joint Mango et Hilde (avec Slam) Kikine et DF (avec Juliet, naked), La Nymphette (avec Bonté mode d’emploiet d’autres encore peut-être (j’actualise dans la journée !)

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Les nombreux avis sur Juliet, naked recensés chez BOB !

Bonne plock à tous !

Juliet, Naked (Juliet, Naked), par Nick Hornby (2009), traduit de l’anglais par Christine Barbaste, aux éditions 10-18 (2010), 314 p., ISBN 978-2-264-05083-0. 

Catalène Rocca, par Jean-François Delapré

  En haut de la pile « Pour reconnaître, il faut connaître« .

Il était un libraire qui rencontrait de drôles de clients… Catalène Rocca d’abord, une femme à la recherche d’un livre introuvable ; L’homme au manteau de pluie ensuite, un client discret  – et pour cause…

Ce tout petit livre contient deux petites nouvelles qui nous sont racontées avec une grande douceur, et qui sont chacune ponctuées d’une chute vraiment ravissante. La plume  de Jean-François Delapré résonne à merveille. Ainsi lorsque le libraire se dirige vers Catalène Rocca : sans qu’il soit besoin que le narrateur le dise explicitement, on sait, on sent qu’il est en train, là qu’il nous parle, d’aller à la rencontre de cette cliente ; chaque paragraphe semble marquer un pas supplémentaire qui les rapproche un peu plus. C’est surprenant de justesse.

On se laisse embarquer avec grand plaisir dans cette lecture, une lecture apaisante, à la fois délicate et amusante, dont je suis ressortie le sourire aux lèvres. Je n’ai d’ailleurs aucun scrupule à vous donner envie de le lire ! Ce livre est tellement court, il se lit en quelques minutes – à moins que, comme moi, vous ne preniez le temps de le relire encore et encore… par pure gourmandise ! Et ces impressions de libraires parleront certainement à tous les lecteurs…

« Je n’en menais pas large. Tous les jours, nous avions droit à ce genre de demande, des ouvrages dont on avait entendu des bribes à la radio, vu passer la couverture à la télé (une couverture blanche avec le titre en rouge…). La plupart du temps, nous finissions par trouver le livre dont il s’agissait, et si nous ne l’avions pas, nous pouvions le commander. Il suffisait d’un sourire, d’un délai raisonnable« .

Je remercie vivement Clara pour m’avoir fait suivre ce petit livre ! Également les avis de Keisha, Cécile, Lou et Maggie, et d’autres avis encore recensés chez BOB !

Bonne plock à tous !

Catalène Rocca, suivi de L’homme au manteau de pluie, par Jean-François Delapré (2010), aux éditions de la Table Ronde, 45 p., ISBN 978-267103-3170-4.

Made in China, par J.M. Erre

97827578119621.gif « Le vrai héros n’urine pas (Écrire un roman ? Fastoche !, p. 112.)« 

Toussaint Legoupil n’est pas rendu. Enfant adopté, né en Chine mais noir de peau, élevé par des parents impossibles dans un village de Provence entièrement dévoué à une secte grotesque, son destin est peu… conventionnel dirons-nous. Lorsqu’il décide de quitter cette vie (que c’est étonnant !) pour retrouver la trace de sa mère biologique, c’eut été trop beau que tout se passe comme prévu. Aidé par (ou plutôt affublé contre son gré de) son amour de jeunesse, la très spéciale Mimi, ce qu’il découvre en Chine va de pis en pis… bref, non, Toussaint n’est pas rendu.

Ce n’est pas peu dire que j’avais adoré les précédents romans du même auteur, Prenez soin du chien et surtout Série Z pour lequel j’ai eu un gros coup de coeur (et qui repartira en livre-voyageur à la fin de l’été, avis aux amateurs de lecture anti-déprime). J’ai retrouvé dans Made in China ce qui a fait mon bonheur avec ces précédentes lectures, mais j’ai aussi rencontré de (très légers) bémols, jusqu’ici inédits.

Les tribulations de Toussaint sont délicieusement cocasses. L’intrigue est bien déjantée, les personnages vraiment atteints, et les rebondissements, nombreux, plus loufoques les uns que les autres – la tentative de viol par une femelle koala en mal d’amour restera une scène culte, sans oublier cette réplique d’anthologie « c’est boooon, les gauuufres« . Le tout est sympathiquement drôle ; il m’a cependant manqué un chouïa de suspens pour être irrépressiblement embarqué dans cette histoire. Et l’écriture m’a par moment semblé trop travaillée, léger frein à une lecture aisée.

Il est pourtant dans ce titres de meilleures trouvailles encore que dans les deux précédemment cités. Mention spéciale aux « bonus » que l’on trouve à la fin du roman, à la manière d’un collector.

« IV – Le bêtisier (…). Voici un des passages les plus intenses de cette histoire : J’ai couché avec ma mère. Comme mon copain OEdidfo aeiyrdfjaphepqdhdfqsdkihfq^g^fg sdiofqsufdoa qdiofqusdo Là c’est mon chat qui a marché sur le clavier de l’ordinateur. On s’est bien marré« .

Ben moi aussi tiens. Parce que ce n’est peut-être pas le meilleur roman de J.M. Erre, mais cela reste un livre truculent, distrayant, au fort pouvoir gloussant. Et dire qu’il va me falloir attendre des mois, voire des années, pour lire un nouveau titre de J. M. Erre – ses trois romans ont été précédemment publiés à une intervalle régulière de deux années… ce qui nous reporte le suivant à 2012… Dur !

Merci à Clara et à Keisha de m’avoir accompagné dans cette lecture !

Bonne plock à tous !

Made in China, par J.M. Erre (2008), aux éditions Points, 221 p., ISBN 978-2-7578-1196-2.

Pour vous, par Dominique Mainard

97820704172851.gif « Parce que c’est mon métier de rendre les gens heureux« 

Delphine tient une boutique pas comme les autres. « Pour Vous », l’agence de tous les possibles, offre les prestations les plus incroyables ou les plus indécentes, à la limite du tolérable, borderline avec la loi et l’éthique. Jouer une petite-fille de substitution pour un grand-père sénile, offrir un enfant à la location pour des parents stériles, devenir l’accompagnatrice d’un adolescent autiste – et j’en passe. Peu importe pour Delphine qui ne vit que pour son entreprise, soucieuse avant tout de la satisfaction des clients et obsédée de la facturation. Jusqu’à ce qu’un client vienne perturber cette mécanique bien huilée…

Voilà un personnage comme l’on en rencontre rarement et qui va me hanter encore longtemps : Delphine, la narratrice, n’est ni cruelle, ni gentille, ni même dévouée ou manipulatrice. Elle répond à un besoin au sens économique du terme, atteinte, il est vrai, d’une insensibilité troublante, limite inquiétante. Pas de faux-semblants, pas de rapports tronqués et équivoques. Un personnage certainement dérangeant pour une lecture qui ne m’a pas laissée indifférente !

Une histoire originale servie par une belle écriture. La plume de Dominique Mainard m’a semblé en résonance avec le récit : distante, subtile ou directe à bon escient, elle permet de sonder plus encore les ressorts de ce personnage. Les factures qui viennent parfois clore les chapitres sont particulièrement glaçantes… Une lecture qui m’a inspiré des sentiments multiples, tour à tour admirative, révoltée, émue, et souvent estomaquée par la philosophie de vie – appelons là comme cela – de Delphine.

Quelques petits bémols toutefois : d’abord, si le récit est bien construit, c’est qu’il est à mon sens trop « centré », au sens où l’auteur a orienté son récit sur certains personnages au détriment d’autres, tout aussi intrigants à mon sens. Ensuite, si l’auteur a fait évoluer ses personnages avec intelligence, c’est finalement dans une direction à laquelle j’ai peu  adhéré (ellipse peu claire… pour ne pas trop en dire ! Mais ceci est très personnel, et la tournure des évènements a plu et plaira encore certainement à d’autres !). Enfin, le dénouement m’a semblé un rien décevant… Mais cela ne m’empêche pas de garder un bon souvenir de cette lecture forte et de suivre de plus près cette auteur à l’avenir !

« Je ne sais pas s’il est vrai que je devrais avoir honte de ce que je fais. Je ne sais pas s’il est vrai que je n’ai pas la moindre idée de ce qu’est la réalité, comme on me l’a reproché parfois ; on m’a traité de marchande de rêve, et c’était indifféremment un compliment ou la pire des injures. Aux yeux de mes clients, je suis quelqu’un qui console et soigne ou qui vend la plus toxique des drogues. Mais la vie m’a appris qu’il n’y a rien de moins réel que ce qu’on nomme la réalité et qu’une mort, une trahison, une souffrance cessent d’exister du moment qu’on arrive à s’en distraire« .

Un grand merci à Clara d’avoir chaudement recommandé ce roman ! Vous pouvez lire son avis ici, ainsi que ceux de L’Ogresse (qui a reproduit l’une de ces fameuses factures !),  Brize, Stephie, Cuné et Cathulu (convaincues), Amanda et Yoshi (plus mitigées). D’autres avis encore recensés chez BOB

Lu dans le cadre du challenge Littérature au féminin organisé par Littérama.

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Bonne plock à tous !

Pour Vous, par Dominique Mainard (2008), aux éditions Folio, Prix des libraires (2009), 306 p., ISBN 978-2-07-041728-5.

Dina – Le film, par Ole Bornedal

dina.jpeg « Je suis Dina. Je ne suis personne. »

« Durant les années 1840, dans une petite ville portuaire de Norvège, Dina, une jeune fille sensuelle et solitaire, vit le traumatisme de la mort de sa mère, qu’elle a accidentellement provoqué durant son enfance. Rejetée par son père, elle devient une créature sauvage et fougueuse qui refuse toutes les règles de son époque. Seul son tuteur parvient à la faire sortir de son mutisme en lui communiquant sa passion dévorante pour le violoncelle. Sortant peu à peu de son isolement, Dina devient une femme de caractère, imprévisible et obstinée. Amante passionnée, dépassant les conventions de son mariage arrangé, Dina s’engage pleinement dans des amours tumultueuses pour prendre sa revanche sur la vie ».

Dina est une adaptation du livre d’Herbjorg Wassmo, Le Livre de Dina. Et une adaptation vraiment fidèle, dans la lettre et l’esprit, un modèle du genre. Non seulement ce film ne m’a pas déçu, mais il m’a totalement subjugué – alors que mes attentes étaient très hautes compte-tenu de l’amour (pas moins !) que je porte à cette trilogie. Une vraie réussite. Plus encore que le livre, le film m’a fait des chatouillis dans le ventre et mis les yeux humides à plusieurs reprises. Il est aussi des passages très drôles, et surtout, surtout, des images sublimissimes.

C’est donc une très belle adaptation, mais c’est aussi un très beau film dans l’absolu. J’en veux pour preuve le sentiment de Mr Pickwick, qui n’a jamais lu Le Livre de Dina, qui n’est pas un inconditionnel des grands espaces scandinaves, et qui a pourtant été subjugué par ce film. Lisez Dina, regardez Dina. Ce billet rédigé sous le coup de l’émotion ne rend  certainement pas justice à cette héroïne magistrale.

Trêve de blabla et bande annonce (française… le trailer international, visible ici, m’a bien moins convaincu…).

http://www.dailymotion.com/video/x8s7kh

Lorsque l’on m’avait posé la question « Quelle héroïne for ever ? », la réponse avait fusé comme une évidence : Dina, bien sûr. Ce qu’avait bien noté Cécile qui m’avait offert ce DVD à l’occasion du Lady Swap organisé par Lou et Titine. Un énorme merci à toi !

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Un film qui s’inscrit dans le Challenge Ewan vs Christopher organisé par Cryssilda et Titine. Moi qui était une pro-Ewan convaincue, je dois bien reconnaître que je suis tombée totalement sous le charme de Christopher. Le personnage qu’il campe magnifiquement y est certainement pour beaucoup, mais il y a bien autre chose… quel regard, quelle présence… et quel bel homme ! I’m in love !

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Bonne plock à tous !

Dina (I am Dina), film danois-allemand réalisé par Ole Bornedal (2002), avec Maria Bonnevie, Gérard Depardieu, Christopher Eccleston, Mads Mikkelsen…

Sukkwan Island, par David Vann

  En haut de la pile « C’était un père étrange qu’il voyait sur cette île »

Jim va concrétiser un projet assez fou : vivre « à la dure » le temps d’une année avec Roy, son fils de treize ans, dans une cabane isolée. Les voilà donc partis pour une île sauvage et coupée du monde, au Sud de l’Alaska. L’essentiel est à la survie, notamment pour préparer l’hiver à venir. Mais l’inconscience de Jim devient rapidement évidente. Père immature, aventurier incompétent, dépassé par les événements, il commence à montrer des signes de fatigue nerveuse pour le moins inquiétants. 

Nombreux sont ceux à avoir aimé Sukkwan Island ; et je suis désormais de ceux-là !

J’ai aimé Sukkwan Island pour le cadre – les grands espaces, la nature sauvage, le grand Nord – et le réalisme du récit (pour partie autobiographique) : la fraîcheur des nuits, l’odeur du feu et du poisson fumé, le bruit des pas dans la neige… saisissant.

J’ai aimé Sukkwan Island pour le point de vue adopté par David Vann, à la fois intime et distant, et l’écriture directe, « parlée », sèche qui en découle. J’ai aimé Sukkwan Island pour l’audace des thèmes abordés – comme la perte des repères, le poids du passé ou la confiance en l’autre – et pour les variations de rythme et d’intensité dans le récit.

Mais j’ai surtout aimé Sukkwan Island pour la forte tension psychologique qui se dégage de ce huis-clos à ciel ouvert. Les personnages sont acculés, poussés à bout. Jusqu’à cette fameuse page 113, assez effroyable, qui fait basculer le récit. J’avais beau savoir que cette page était redoutable, la surprise n’en a pas été moins grande… Ensuite, impossible de reposer le livre, je l’ai lu au final d’une traite dans la soirée, sans répit. Une lecture forte, incontestablement !

« Réfléchissons, fit-il. On a creusé un trou. On a un grand trou là, maintenant. Il faut qu’on y stocke de la nourriture Il nous faut quelque chose comme une espèce de cabane, je pense, avec une porte qui nous permette d’entrer mais qui maintienne les ours dehors. La porte pourrait être sur le dessus, ou sur un côté avec un passage qui nous laisse un accès. Je suis en train de me dire que la porte devrait plutôt être sur le dessus, qu’on devrait la couler et l’enterrer. Qu’est-ce que tu en penses ?

Son père levait les yeux sur lui. Roy se disait : Tu ne t’es pas arrangé. Rien ne s’est arrangé. Tu pourrais aussi bien décider de t’enterrer ici, ou je ne sais quoi. Mais il répondit plutôt : Comment est-ce qu’on accède à la nourriture ?«  

Très heureuse d’avoir reçu ce livre-voyageur proposé par Caro[line], également passé chez **Fleur**, et qui a déjà poursuivit sa route chez Ingannmic, Géraldine … sans oublier les nombreux avis recensés par BOB !

Bonne plock à tous !

Sukkwan Island, par David Vann (2008), traduit de l’anglais (États-Unis) par Laura Derajinski, aux éditions Gallmeister (2010), 192 p., ISBN 978-2-35178-030-5.

Sur la route – Le rouleau original, par Jack Kerouac

53b7f324dff871109a3f7e08b41bb26d300x300.gif« Ma garce de vie s’est mise à danser devant mes yeux, et j’ai compris que quoi qu’on fasse, au fond, on perd son temps, alors autant choisir la folie« .

Ce n’était pas au programme, mais je n’y tiens plus, j’ai envie, j’ai besoin de parler de cette lecture incroyable que je viens de terminer. Cela fait une semaine que je suis plongée dans ce « truc de dingue », il n’y a pas d’autres mots. D’ailleurs, avant d’être une histoire folle, ce livre a une histoire folle, parfaitement expliquée par le quatrième de couverture – à lire, une fois n’est pas coutume, absolument :

« Avec l’arrivée de Neal a commencé cette partie de ma vie qu’on pourrait appeler ma vie sur la route. Neal, c’est le type idéal, pour la route, parce que lui, il y est né, sur la route… ». Neal Cassidy, chauffard génial, prophète gigolo à la bisexualité triomphante, pique-assiette inspiré et vagabond mystique, est assurément la plus grande rencontre de Jack Kerouac, avec Allen Ginsberg et William Burroughs, autres compagnons d’équipées qui apparaissent ici sous leurs vrais noms. La virée, dans sa bande originale : un long ruban de papier, analogue à celui de la route, sur lequel l’auteur a crépité son texte sans s’arrêter, page unique, paragraphe unique. Aujourd’hui, voici que l’on peut lire ces chants de l’innocence et de l’expérience à la fois, dans leurs accents libertaires et leur lyrisme vibrant ; aujourd’hui on peut entendre dans ses pulsations d’origine le verbe de Kerouac, avec ses syncopes et ses envolées, long comme une phase de sax ténor dans le noir. Telle est la route, fête mobile, traversées incessantes de la nuit américaine, célébration de l’éphémère.

« Quand tout le monde sera mort, a écrit Ginsberg, le roman sera publié dans toute sa folie ». Dont acte« .

Tout est dit, sauf peut-être le plus important : attention, chef d’oeuvre. Livre clé de la culture américaine underground, Sur la route – Le rouleau original est un hymne à la liberté, à l’aventure, à la vie. Jack Kerouac nous embarque pour un road-movie psychédélique et vertigineux. Avec Neal et d’autres, ils vont traverser l’Amérique une fois (1947), deux fois (1949), trois fois (1951), de New York à San Francisco, en passant par Denver, Los Angeles, le Texas, le Mexique, les hôtels sordides et les trips les plus fous.

Parler de ce livre, c’est aussi parler de son histoire. Sur la route a eu plusieurs vie. Écrit d’une traite, d’un jet, il fut ensuite retouchée et c’est la version remaniée qui a été éditée et vendue pendant des années. Jusqu’à ce que le rouleau original nous soit restitué, le chapitre – que dis-je, le paragraphe – unique nous soit rendu, les passages les plus indécents révélés et les protagonistes enfin nommés. 

Pourquoi un tel traficotage – avec l’accord de Kerouac lui-même ? Parce que Allen Ginsberg et William Burroughs sont devenus à leurs tours des écrivains célèbres ? Parce que certains ont pu considérer que ce livre faisait l’apologie du sexe libre et des drogues, même les plus dures ? Parce que ce texte sous sa forme originelle, sans la moindre mise en page, a pu sembler imbitable de prime abord ? 

Après tout, peu importe : enfin, nous pouvons lire Kerouac, nous pouvons lire du Kerouac, son écriture authentique, spontanée, cette « littérature de l’instant » vicieuse et enivrante, sauvage et démesurée. Quand la pierre brute devient pierre précieuse. Ce n’est même plus un coup de coeur, c’est un coup au coeur, un coup à l’estomac, un coup de génie. Inoubliable.

Sur la route – Le rouleau original de Jack Kerouac, un livre, que dis-je, un Livre, qui s’inscrit dans les plus grandes oeuvres qui m’ait été donné de lire. Tous mes remerciements à Alapage (un lien vers ses romans pas chers) qui propose décidément un excellente sélection dans ses partenariats.

Tout frais tout chaud aussi : l’avis d’Ofelia . Ont également lu cette nouvelle édition Delphine et La Ruelle Bleue, qui a inséré des extraits et des interviews de Kerouac dans un billet très complet : le tout est passionnant.

Bonne plock à tous !

Sur la route – Le rouleau original (On the Road – The Original Scroll), par Jack Kerouac (1957), traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Josée Kamoun, aux éditions Gallimard (2010) avec de nombreuses préfaces, 504 p., ISBN 978-2-07-012183.

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