Des Hommes, par Laurent Mauvignier

index.jpeg « Et puis elle fermera les yeux pour ne plus voir, et elle verra toujours plus« .

Puisqu’il m’est très difficile de présenter ce roman qui m’a vraiment bouleversé, je m’en remets sagement au quatrième de couverture. « Ils ont été appelés en Algérie au moment des « événements », en 1960. Deux ans plus tard, Bernard, Rabut, Février et d’autres sont rentrés en France. Ils se sont tus, ils ont vécu leurs vies. Mais parfois il suffit de presque rien, d’une journée d’anniversaire en hiver, d’un cadeau qui tient dans la poche, pour que, quarante ans après, le passé fasse irruption dans la vie de ceux qui ont cru pouvoir le nier »

Voilà un texte fort, un texte extrêmement puissant qui m’a secoué comme rarement. Une lecture coup de poing que je n’oublierai pas de sitôt, si tant est que je puisse l’oublier un jour. Voilà un récit suffocant, de ces récits qui prennent à la gorge et ne vous lâchent plus.

Et pourtant ce n’était pas gagné. Je craignais bien sûr le style. Les premières pages sont obscures, et, décontenancée, j’avance par tâtonnements dans le récit particulier de Laurent Mauvignier. Un parlé enivrant, des phrases parfois versées comme une litanie, tronquées, amputées, comme des mots qui ne sortent pas, trop difficiles à prononcer. Je me demande même à plusieurs reprises, dans les 50 ou 70 premières pages, si je vais pouvoir continuer.

Et puis… le déclic. C’est l’emballement, je ne peux plus m’arrêter. Une fois dompté, le récit devient hypnotique. Une lecture qui devient alors très difficile d’interrompre, une lecture qu’il est urgent de reprendre, en dépit du malaise, du vertige et parfois de l’aversion que les personnages peuvent susciter.

Pour approcher ce roman dont il est finalement très difficile de parler, cette page des éditions de Minuit qui reprend des entretiens avec l’auteur et les premières pages du roman (dans un format PDF que je ne peux malheureusement pas insérer ici) et un petit extrait :

« Je me souviens de comment nous on sillonnait la ville et comment soudain la ville n’était plus la même, tous ces gens qui d’un seul coup laissaient devant nous, sans peur, enfin sans peur, échapper une joie qu’ils avaient sur le coeur et que rien ne retenait plus, un peuple entier debout et fou de liberté, tout à coup, comme si en les regardant on était face à ce que nos parents avaient connu un peu moins de vingt ans avant, quand les Allemands ont quitté la France, ce bonheur, la liesse, le grand bonheur dont est capable la foule quand elle déborde d’elle-même, je me souviens de ça, l’émotion si folle, si belle, des Algériens.« .

Un immense merci à Reka de faire voyager ce livre qui poursuit sa route chez Clara : les avis – enthousiastes – de Plaisirs à cultiver, Caro[line] et Brize, et ainsi que ceux – plus mitigés, notamment en raison du style – de Reka, Sylire et Constance. C’est un coup de coeur pour Gambadou, Val et Aurore ! Et d’autres avis recensés sous le très beau billet d’InColdBlog.

Bonne plock à tous !.

Des Hommes, par Laurent Mauvignier (2009), aux éditions de Minuit (2009), 281 p., ISBN 978-2-7073-2075-9. 



Purge, par Sofi Oksanen

purge.jpeg « Les souffrances se lavent dans la mémoire« .

Aliide, la vieille Aliide, vit recluse dans la campagne estonienne. Méfiante, elle va pourtant recueillir Zara, jeune femme déguenillée et manifestement violentée, qui a atterri devant sa porte. Et voilà ces deux femmes face à face avec elles-mêmes ; deux femmes liées par des secrets qui les dépassent – mais elles ne le savent pas encore ; deux femmes confrontées aux horreurs de leurs temps – deux temps qu’a priori tout oppose : le temps de l’invasion russe à la fin de la seconde guerre d’une part, le temps de la chute de l’empire et du chaos post-soviétique d’autre part. Deux femmes qui ont fait de petits rêves trop grands pour elles – et qui en payent le prix.

Voilà de la littérature contemporaine comme je l’aime purement et simplement : un roman aux dimensions historiques fortes et aux résonances actuelles plus puissantes encore. Purge est un roman à l’image de la maison qui sera le cadre principal du récit : de construction solide et ferme, mais qui recèle sa part d’ombre, ses souvenirs enfouis, ses portes dérobées qui vont s’ouvrir dans un cri. Un roman de la terre pour un récit fougueux, intense, douloureux, et une lecture prenante – à la gorge, aux tripes même – dont chaque interruption était un déchirement. 

L’écriture est ciselée, pugnace même. Elle fait alterner les faits et les pensées, les gestes, les doutes, les actes, les interrogations, les mouvements et les révélations. Parce que ces deux femmes qui ne veulent pas se souvenir se souviennent quand même, parce qu’on ne peux pas échapper à soi-même, et parce qu’il faut bien réparer ce que l’on a détruit. Tout simplement bouleversant.

« Pour Aliide, la peur était censée appartenir à un monde révolu.Elle l’avait laissé derrière elle et ne s’était pas intéressée le moins du monde aux jets de pierre. Mais maintenant qu’il y avait dans sa cuisine une fille qui dégoulinait de peur par tous les pores sur sa toile cirée, elle était incapable de la chasser de la main comme elle aurait du le faire, elle la laissait s’insinuer entre le papier peint et la vieille colle, dans les fentes laissées par des photos cachées puis retirées. La peur s’installait là, en faisant comme chez soi. Comme si elle ne s’était jamais absentée. Comme si elle était juste allée se promener quelque part et que, le soir venu, elle rentrait à la maison« .

Les avis de La Ruelle Bleue, d’Aifelle et de Bene.

Spécial Rentrée littéraire.  

Bonne plock à tous !

 

Purge (Puhdistus), par Sofi Oksanen (2008), traduit du finnois par Sébastien Cagnoli, aux éditions Stock (2010), 395 p., ISBN 978-2-234-06240-5.

 



Pour vous, par Dominique Mainard

97820704172851.gif « Parce que c’est mon métier de rendre les gens heureux« 

Delphine tient une boutique pas comme les autres. « Pour Vous », l’agence de tous les possibles, offre les prestations les plus incroyables ou les plus indécentes, à la limite du tolérable, borderline avec la loi et l’éthique. Jouer une petite-fille de substitution pour un grand-père sénile, offrir un enfant à la location pour des parents stériles, devenir l’accompagnatrice d’un adolescent autiste – et j’en passe. Peu importe pour Delphine qui ne vit que pour son entreprise, soucieuse avant tout de la satisfaction des clients et obsédée de la facturation. Jusqu’à ce qu’un client vienne perturber cette mécanique bien huilée…

Voilà un personnage comme l’on en rencontre rarement et qui va me hanter encore longtemps : Delphine, la narratrice, n’est ni cruelle, ni gentille, ni même dévouée ou manipulatrice. Elle répond à un besoin au sens économique du terme, atteinte, il est vrai, d’une insensibilité troublante, limite inquiétante. Pas de faux-semblants, pas de rapports tronqués et équivoques. Un personnage certainement dérangeant pour une lecture qui ne m’a pas laissée indifférente !

Une histoire originale servie par une belle écriture. La plume de Dominique Mainard m’a semblé en résonance avec le récit : distante, subtile ou directe à bon escient, elle permet de sonder plus encore les ressorts de ce personnage. Les factures qui viennent parfois clore les chapitres sont particulièrement glaçantes… Une lecture qui m’a inspiré des sentiments multiples, tour à tour admirative, révoltée, émue, et souvent estomaquée par la philosophie de vie – appelons là comme cela – de Delphine.

Quelques petits bémols toutefois : d’abord, si le récit est bien construit, c’est qu’il est à mon sens trop « centré », au sens où l’auteur a orienté son récit sur certains personnages au détriment d’autres, tout aussi intrigants à mon sens. Ensuite, si l’auteur a fait évoluer ses personnages avec intelligence, c’est finalement dans une direction à laquelle j’ai peu  adhéré (ellipse peu claire… pour ne pas trop en dire ! Mais ceci est très personnel, et la tournure des évènements a plu et plaira encore certainement à d’autres !). Enfin, le dénouement m’a semblé un rien décevant… Mais cela ne m’empêche pas de garder un bon souvenir de cette lecture forte et de suivre de plus près cette auteur à l’avenir !

« Je ne sais pas s’il est vrai que je devrais avoir honte de ce que je fais. Je ne sais pas s’il est vrai que je n’ai pas la moindre idée de ce qu’est la réalité, comme on me l’a reproché parfois ; on m’a traité de marchande de rêve, et c’était indifféremment un compliment ou la pire des injures. Aux yeux de mes clients, je suis quelqu’un qui console et soigne ou qui vend la plus toxique des drogues. Mais la vie m’a appris qu’il n’y a rien de moins réel que ce qu’on nomme la réalité et qu’une mort, une trahison, une souffrance cessent d’exister du moment qu’on arrive à s’en distraire« .

Un grand merci à Clara d’avoir chaudement recommandé ce roman ! Vous pouvez lire son avis ici, ainsi que ceux de L’Ogresse (qui a reproduit l’une de ces fameuses factures !),  Brize, Stephie, Cuné et Cathulu (convaincues), Amanda et Yoshi (plus mitigées). D’autres avis encore recensés chez BOB

Lu dans le cadre du challenge Littérature au féminin organisé par Littérama.

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Bonne plock à tous !

Pour Vous, par Dominique Mainard (2008), aux éditions Folio, Prix des libraires (2009), 306 p., ISBN 978-2-07-041728-5.



Sur la route – Le rouleau original, par Jack Kerouac

53b7f324dff871109a3f7e08b41bb26d300x300.gif« Ma garce de vie s’est mise à danser devant mes yeux, et j’ai compris que quoi qu’on fasse, au fond, on perd son temps, alors autant choisir la folie« .

Ce n’était pas au programme, mais je n’y tiens plus, j’ai envie, j’ai besoin de parler de cette lecture incroyable que je viens de terminer. Cela fait une semaine que je suis plongée dans ce « truc de dingue », il n’y a pas d’autres mots. D’ailleurs, avant d’être une histoire folle, ce livre a une histoire folle, parfaitement expliquée par le quatrième de couverture – à lire, une fois n’est pas coutume, absolument :

« Avec l’arrivée de Neal a commencé cette partie de ma vie qu’on pourrait appeler ma vie sur la route. Neal, c’est le type idéal, pour la route, parce que lui, il y est né, sur la route… ». Neal Cassidy, chauffard génial, prophète gigolo à la bisexualité triomphante, pique-assiette inspiré et vagabond mystique, est assurément la plus grande rencontre de Jack Kerouac, avec Allen Ginsberg et William Burroughs, autres compagnons d’équipées qui apparaissent ici sous leurs vrais noms. La virée, dans sa bande originale : un long ruban de papier, analogue à celui de la route, sur lequel l’auteur a crépité son texte sans s’arrêter, page unique, paragraphe unique. Aujourd’hui, voici que l’on peut lire ces chants de l’innocence et de l’expérience à la fois, dans leurs accents libertaires et leur lyrisme vibrant ; aujourd’hui on peut entendre dans ses pulsations d’origine le verbe de Kerouac, avec ses syncopes et ses envolées, long comme une phase de sax ténor dans le noir. Telle est la route, fête mobile, traversées incessantes de la nuit américaine, célébration de l’éphémère.

« Quand tout le monde sera mort, a écrit Ginsberg, le roman sera publié dans toute sa folie ». Dont acte« .

Tout est dit, sauf peut-être le plus important : attention, chef d’oeuvre. Livre clé de la culture américaine underground, Sur la route – Le rouleau original est un hymne à la liberté, à l’aventure, à la vie. Jack Kerouac nous embarque pour un road-movie psychédélique et vertigineux. Avec Neal et d’autres, ils vont traverser l’Amérique une fois (1947), deux fois (1949), trois fois (1951), de New York à San Francisco, en passant par Denver, Los Angeles, le Texas, le Mexique, les hôtels sordides et les trips les plus fous.

Parler de ce livre, c’est aussi parler de son histoire. Sur la route a eu plusieurs vie. Écrit d’une traite, d’un jet, il fut ensuite retouchée et c’est la version remaniée qui a été éditée et vendue pendant des années. Jusqu’à ce que le rouleau original nous soit restitué, le chapitre – que dis-je, le paragraphe – unique nous soit rendu, les passages les plus indécents révélés et les protagonistes enfin nommés. 

Pourquoi un tel traficotage – avec l’accord de Kerouac lui-même ? Parce que Allen Ginsberg et William Burroughs sont devenus à leurs tours des écrivains célèbres ? Parce que certains ont pu considérer que ce livre faisait l’apologie du sexe libre et des drogues, même les plus dures ? Parce que ce texte sous sa forme originelle, sans la moindre mise en page, a pu sembler imbitable de prime abord ? 

Après tout, peu importe : enfin, nous pouvons lire Kerouac, nous pouvons lire du Kerouac, son écriture authentique, spontanée, cette « littérature de l’instant » vicieuse et enivrante, sauvage et démesurée. Quand la pierre brute devient pierre précieuse. Ce n’est même plus un coup de coeur, c’est un coup au coeur, un coup à l’estomac, un coup de génie. Inoubliable.

Sur la route – Le rouleau original de Jack Kerouac, un livre, que dis-je, un Livre, qui s’inscrit dans les plus grandes oeuvres qui m’ait été donné de lire. Tous mes remerciements à Alapage (un lien vers ses romans pas chers) qui propose décidément un excellente sélection dans ses partenariats.

Tout frais tout chaud aussi : l’avis d’Ofelia . Ont également lu cette nouvelle édition Delphine et La Ruelle Bleue, qui a inséré des extraits et des interviews de Kerouac dans un billet très complet : le tout est passionnant.

Bonne plock à tous !

Sur la route – Le rouleau original (On the Road – The Original Scroll), par Jack Kerouac (1957), traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Josée Kamoun, aux éditions Gallimard (2010) avec de nombreuses préfaces, 504 p., ISBN 978-2-07-012183.



40 ans, 6 morts et quelques jours…, par Victor Rizman

9782953346107.gif « La situation n’a pas changé, mais je la vois littéralement sous un autre jour et je l’accepte« .

Pour présenter ce roman, on peut bien sûr faire dans le classique, en reprenant la présentation de l’éditeur : « un publicitaire, père de famille sans histoire, décide de changer de vie au seuil de ses quarante ans et pour s’interdire tout retour en arrière, commet l’irréparable en devenant serial killer. La mise en scène commence, entraînant un journaliste de second plan mais à l’univers pour le moins étrange et un flic revenu de tout. 3 hommes, 3 histoires, un seul et même tourbillon qui les entraîne dans le sillon de la vie. Le temps de compter jusqu’à 6, et leur vie aura changé. Au-delà de l’intrigue policière, un roman au coeur de la communication, explorant les limites de la manipulation. Une histoire d’hommes qui doutent et qui cherchent mais qui ne s’épargnent pas leur introspection« .

Mais on peut aussi faire dans le moderne, en insérant la vidéo, à l’image du roman et vraiment bien foutue.

Image de prévisualisation YouTube

Le narrateur est un type ordinaire, qui, un beau matin – ou plutôt un soir en sortant les poubelles – réalise qu’il n’en peut plus. Sa carrière, sa famille, tout cela n’a plus beaucoup de sens. Commence alors une double vie, une nouvelle vie même, qui va lui permettre d’exprimer sa profonde misanthropie.

L’ensemble des personnages qui gravitent autour du narrateur sont d’une justesse épatante : sa famille, ses relations professionnelles… les personnages de Sanglar – le journaliste – et de Schmitt – le flic – m’ont pourtant semblé plus lointains. Ces chapitres alternatifs sont moins convaincants, plus confus, j’avais hâte (vraiment hâte, et c’est certainement bon signe !) de retrouver le narrateur.

L’autre source de réjouissance, c’est l’écriture de Victor Rizman : un beau phrasé, percutant, d’une grande finesse. L’auteur est capable de mettre en lumière le moindre travers, de sublimer les petites choses du quotidien – ou plutôt  d’en  montrer le côté abject – et de saisir littéralement le lecteur avec le carrelage d’une cuisine, une réunion clientèle ou une cafétéria de troisième zone.

Voilà enfin un roman qui m’a bluffé par la qualité de son intrigue. Après des débuts un rien poussifs, la trame devient palpitante. Et surtout, quel dénouement ! Tout simplement époustouflante, la fin m’a scotchée comme rarement. Un polar non conventionnel, loin du pur divertissement. Largement de quoi séduire les amateurs du genre, mais aussi, certainement, bien au-delà. Car il est question de meurtres et de leur traque journalitistico-policière, mais il est aussi une vraie chronique sociale, un regard fort sur la folie ordinaire et une réflexion amère sur la société de l’internet.

Bonus avec le site de l’auteur, qui précise que 40 ans, 6 morts et quelques jours… est composé de 68% de curiosité, 80% de cynisme, 67% d’humour noir, 72% de suspens, 100% de remise en question et 0,7% de femme à poil… et il n’y a pas tromperie sur la marchandise !

Bref, un grand merci aux éditions Emotion-works pour cette découverte, et à Cynthia pour avoir attiré mon attention sur ce livre ! Egalement les avis de Mango, Clara, Sandrine, Saxaoul… 

Bonne plock à tous !

40 ans, 6 morts et quelques jours…, par Victor Rizman (2009), aux éditions Emotion-Works, 290 p., ISBN 978-2-9533461-0-7. 



Dirty Week-end, par Helen Zahavi

97828594067451.gif « Voici l’histoire de Bella qui se réveilla un matin et s’aperçut qu’elle n’en pouvait plus« .

Bella est une femme un peu paumée, c’est vrai, mais elle s’en sort plutôt bien. Jusqu’au jour où un homme se met à l’observer de sa fenêtre. Puis à l’appeler. Et à la suivre. Bella, qui jusqu’ici avait fermé le rideau et s’était terrée dans l’obscurité, va littéralement disjoncter. Et devenir, le temps d’un week-end, une formidable tueuse en série. Et « c’est ce jour là que débute son histoire« .

L’histoire de Bella est d’une cruauté et d’une violence inouïe. Bella a décidé de prendre son destin en main et de renverser les rôles. Elle va riposter. Répondre aux attaques des hommes, de ceux qui menacent ou qui parviennent à la viol*r, ceux qui ont commis l’erreur de la considérer comme un agneau sans voir qu’elle était en réalité le boucher.

« Pour Bella, la justice n’est pas la justice biblique. Jamais elle n’appliquera le principe oeil pour oeil, dent pour dent. Cette parité laxiste et molle lui donnerai presque envie de vomir. »

La plume d’Helen Zahavi est tout simplement renversante. Des phrases courtes, sèches,  envoyées comme un tir de mitraillette. Les évènements s’enchaînent à une vitesse prodigieuse, quelques digressions, quelques moments d’introspection laissant à peine le temps de reprendre son souffle.

« Elle songeait à quel point elle avait besoin d’une arme. N’importe laquelle. Un mousquet. Un fusil. Une carabine. Un file-moi-le-fric-et-tire-toi. Un rattrape-moi-si-tu-peux. Elle songeait à des explosifs. Elle songeait à des fusils à canon scié. Des lance-flamme, des canons et de la cordite. De la dynamite, du plastic, un pur plaisir. Elle pensait tactique. Elle pensait stratégie (…) Bella voyait remarquablement grand« .

Un premier roman qui en son temps avait fait l’objet d’une demande d’interdiction au Parlement de Londres pour cause d’immoralisme. Alors oui, Helen Zahavi ne nous épargne pas, avec des scènes d’une obscénité et d’une cruauté à faire frémir le lecteur le plus averti. Mais justement !

Et il faut dire que je savais où je mettais les palmes grâce à Amélie, qui l’avait  justement choisi comme héroïne (une héroïne qui se nomme Bella, si ce n’est pas un signe ça !) pour le challenge On veut de l’héroïne ! Une excellent source d’inspiration, merci à elle ! Parce que cette héroïne-là en surclasse plus d’une. Donnez un flingue à Bella-la-fadasse, elle en fera une crise de nerf ; donnez un flingue à cette Bella là, et elle vous fera un carnage à faire pâlir Charles Manson.

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Une lecture coup de poing dont on ne ressort pas indemne. Indispensable, infernal, magistral.

Bonne plock à tous !

PS : pour rester totalement dans le thème mais finir sur une touche joyeuse, je vous invite à jeter un oeil chez Canel qui nous propose aujourd’hui d’écouter une tueuse en série… bien plus sympathique !

 

Dirty week-end (Dirty week-end) d’Helen Zahavi (1991), traduit de l’anglais par Jean Esch, aux éditions Phébus (2000), 208 p., ISBN 978-2-859-40674-5.

 



Premier Amour – Un conte gothique, par Joyce Carol Oates

97827427628661.gif  « Il est bon d’avoir peur, il est normal d’avoir peur. La peur te sauvera la vie« .

A force de grincer contre certains quatrième de couverture, j’en oubliais presque qu’ils sont parfois salvateurs. Car à m’en tenir à ma seule impression de lecture, j’éprouve le besoin de respirer un grand coup – en me disant qu’un peu de recul fait parfois le plus grand bien.

« Pour une raison qui demeure obscure à Josie, sa mère a précipitamment abandonné le domicile conjugal et l’a emmenée vivre dans la maison de sa grand tante. C’est là qu’elle fait la connaissance de Jared, un cousin nettement plus âgé qu’elle. (…). Jared exerce sur Josie la plus grande fascination. Par un capiteux après-midi d’été, elle le rencontre sur le bord de la rivière… (…) Ce livre inquiétant, immoral ou onirique, qui ne dit rien sur le s*xe et tout sur les vertiges des fant*smes, est sans doute l’un des plus érot*ques qui soient« .

J’avais adoré Délicieuses Pourritures. C’est donc avec entrain que je me suis jetée sur ce très court roman de Joyce Carol Oates (moins de cent pages)… et dont je ressors terriblement confuse.

D’abord, en raison de l’opacité du discours. L’auteur a choisi de faire parler Josie se parlant à elle-même (!). Un procédé narratif qui lui permet de multiplier les zones d’ombre. Le « non-dit » est ici déployé à l’infini… Car Josie ne peut – ou ne veut – mettre des mots sur les évènements qui se produisent. Sa mère qui disparait des heures, des jours entiers. Le comportement de Jared Jr., taciturne et dévot, dont la santé mentale prête à caution.   Leurs rencontres dans les marais. Cette lecture requiert en définitive un effort d’interprétation soutenu – et ne se lit donc pas rapidement malgré sa petitesse.

Ensuite, pour l’arrière-goût nauséeux que le récit provoque plus encore sur le fond. Le quatrième de couverture qui évoque fant*smes et érot*sme me laisse songeuse. Car l’on suit là le trouble d’une toute jeune fille – 11 ans ? 12 peut-être ? – fascinée par un homme  pour le moins perturbé. Le serpent rôde, il se fait même violent.  Et l’auteur nous conduit sur une pente terriblement sombre – pour ne pas dire carrément lugubre.  

Attention, ce n’est pas l’évocation d’une s*xualité pré-adolescente qui (me) dérange. Ni même les questions malsaines que la situation inspire (où s’arrête le consentement et où commence la soumission ? Le désir peut-il survivre à l’angoisse ? Etc.). Mais  l’idée même que l’on puisse voir dans ce récit une quelconque note d’érot*sme. Je préfère penser que l’auteur de cette présentation n’ai pas lu le livre jusqu’à son terme – car, dans le cas contraire, voilà qui me parait très inquiétant. 

« Avec brutalité, à présent, Jared t’oblige à te lever. Tu panique en te demandant où il t’emmène mais tu ne parviens pas à te dégager de son emprise. Entre les tiges de bambou, tu distingues la haute maison de bardeaux couleur d’étain qui se dresse à des centaines de mètres au dessus de toi, à l’autre bout du marais – fenêtres opaques, aveuglées par le soleil. Tu te dis, Et si mère regardait ! Et si mère regardait ! Mais c’est un après-midi de la semaine. Mère est ailleurs. Personne n’est là« .

Ce n’est certainement pas le titre que je conseillerai pour découvrir l’auteur, une auteur qui ne me laisse décidément pas indifférente – et c’est un euphémisme.

Et donc pour laquelle je plongerai encore les yeux fermés – mais l’estomac bien accroché. 

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Lu dans le cadre du Challenge Oates organisé par George.

Bonne plock à tous !

 

 

Premier Amour – Un conte gothique (First Love – A Gothic Tale), par Joyce Carol Oates (1996), traduit de l’anglais (américain) par Sabine Porte, aux éditions Babel (2006), illustré par Barry Moser, 90 p., ISBN 2-7427-6286-8.

 



Un train pour Trieste, de Domnica Radulescu

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Un train pour Trieste, ou la vie de Mona, née à Bucarest sous la dictature, des années 60-70 jusqu’à nos jours. Bien que l’auteur s’en défende, difficile de ne pas y voir un fort caractère autobiographique, tant le récit respire le vécu et les parallèles sont nombreux.

Adolescente, Mona tombe dans les bras de Mihai ; il faut dire qu’elle a terriblement besoin de légèreté. Parce que Mona vit de plein fouet la chape qui plombe la Roumanie et qui s’accentue lorsque Ceaucescu arrive au pouvoir. Parce son quotidien, c’est parfois la faim et très souvent la peur – en particulier pour son père, intellectuel et résistant de l’ombre. Et puisqu’il faut se méfier de tout le monde, pourquoi pas de Mihai ?

Un jour qu’elle se moque du « Guide bien aimé », il la rabroue. « Dois-je l’embrasser ou le gifler ? Il plaisante, me dis-je avec fermeté. La preuve ? Il écoute Ella Fitzgerald et les Beatles. Je peux lui faire confiance. Je peux l’aimer. J’entends un train siffler« .

Il est question d’une histoire d’amour certes : mais elle est surtout (me semble-t-il) un prétexte. Pour raconter la terreur, l’angoisse, les démons qui nous poursuivent s’ils ne sont pas affrontés un jour ou l’autre. La romance est aussi ce par quoi la véritable trame du roman prend corps : le train pour Trieste, celui qui permettra de fuir, fuir la faim, fuir la peur, fuir les blousons noirs qui viennent tabasser votre famille à l’heure du coucher. Et de construire enfin sa vie, qui sait… mais sur quelles bases ?

En vérité, il y a longtemps que j’aurai du vous parler du récit de Domnica Radulescu. Mais ce livre a vraiment quelque chose de particulier. Il n’est même pas passé par la salle d’attente de ma bibliothèque : à peine ouvert pour le feuilleter que j’avais déjà avalé une cinquantaine de pages. C’est dire son pouvoir d’attraction et l’interêt que j’ai porté à cette histoire. Sans oublier la clarté de son style, simple et sans prétention.

Je m’aperçois que ma présentation n’est certainement pas des plus alléchantes – et pourtant ! Ce fut un immense plaisir de lecture. Et l’aveu me coûte, mais je tiens à être sincère jusqu’au bout : j’ai même versé quelques larmes sur la fin. Et je suis bien embêtée de ne pas pouvoir expliquer plus en avant ce moment d’égarement.

Une lecture recommandée les yeux fermés à ceux qui aiment les destins de femme, l’Histoire - en particulier des pays de l’Est -, les histoires d’amour impossible, les histoires de famille (un quasi-témoignage passionant pour ceux qui s’interessent à la psycho-généalogie), les bios même romancées, les récits de clandestinité ou de déracinés… bref, à tout le monde en fait !

Juste une chose : heureusement que je n’ai pas pris le temps de regarder le quatrième de couverture, qui révèle trop de choses selon moi. Ce n’est certes pas un livre à suspens, mais il mérite vraiment d’être approché au rythme voulu par l’auteur, ou du moins à sa manière.

L’avis de Catherine que je remercie vivement pour m’avoir donné envie de lire ce livre.

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Lu dans le cadre du challenge Europe Centrale et Orientale organisé par La Plume et la page - La Roumanie est donc la deuxième étape de mon voyage après la République Tchèque.

Bonne plock à tous !

Un train pour Trieste (Train to Trieste), par Domnica Radulecu (2008), traduit de l’anglais par Karine Reignier, aux éditions Belfond (2010), 360 p., ISBN 978-2-7144-4460-8. 

 



Délicieuses pourritures, par Joyce Carol Oates

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Délicieuses pourritures, un livre court, lu d’une traite. Impossible de m’arrêter. Je l’ai juste dévoré. A moins que ce ne soit lui qui m’ait dévoré, et tout cru en plus. J’espère que vous excusez ce billet mal foutu, c’est pas mon genre de dénoncer, mais là, c’est clairement la faute de Joyce Carol Oates…

Gillian avait vingt ans. Elle était étudiante, dans un campus ravagé par de faux incendies et par de vraies souffrances. Des mois passés à désirer, comme tant d’autres, son professeur de littérature, qui pousse ses étudiantes dans leurs derniers retranchements.

« André Harrow était verbeux, tyrannique« .

« Son humour pouvait être cruel (il citait certains de nos vers pour souligner leur faiblesse) mais il n’était jamais méchant. Si nous essuyions une larme, si nous nous mordions les lèvres pour ne pas pleurer, nous étions aussi flattées« .

Les jeunes femmes entrent dans un jeu de séduction. Sauf Gillian.  »Dans l’amour de loin, on apprend les stratégies du détour« . Gillian, que son professeur surnomme Philomèle, le personnage d’Ovide : « Je ne m’étais pas rendue compte à quel point elle était horrible« . « Mais la muette Philomèle n’est pas une victime facile (…) elle se venge atrocement de son violeur (…) Une fin heureuse donc. Est-ce si sûr ?« .

Mais comment Joyce Carol Oates fait-elle pour concentrer tant de « bombes » en un si petit nombre de page ? L’amour n’est pas seulement destructeur, l’amitié pas uniquement pervertie, la folie plus que contagieuse…

Les jeunes femmes s’observent - mais ferment les yeux. Elles s’admirent – tout en se jalousant. Elles s’interrogent – mais ne veulent pas vraiment savoir, savoir pourquoi ce campus est ravagé par de faux incendies et par de vraies souffrances.

Une vraie claque littéraire, comme je les aime ! Une trame angoissante, superbement construite, une plume rythmée, épurée, et, au comble de mon enthousiasme, un final en apothéose (je souriais, je riais même – et pourtant !). 

Mon premier Oates, et selon moi un roman idéal pour découvrir cet auteur !

Les avis de Gabrielle, de Ys et de Liyah.

Bonne plock à tous !

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Lu dans le cadre du challenge Oates organisé par George !

Délicieuses pourritures (Beasts), par Joyce Carol Oates (2002), traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Claude Seban, aux éditions J’ai Lu, 126 p., ISBN 978-2-290-34188-9.



Un enfant du Pays, par Richard Wright

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Qu’il est difficile de parler de ce livre terminé il y a quelques jours déjà : ce roman est poignant – on croirait le mot inventé pour lui. La boule au ventre qui s’est formée à la lecture me reprend furieusement lorsqu’il s’agit de l’évoquer.

Et qu’il est difficile également d’en parler sans vendre l’intrigue ! Contentons nous d’une mise en bouche : Bigger a une vingtaine d’année dans les années 30, il est extrêmement pauvre, il vit à Chicago – à Bronzeville dans le South Side, quartier réservé de facto aux afro-américains - avec sa mère, sa petite soeur, son petit frère, dans une seule pièce infestée de rats à 8 $ la semaine.

Ce matin là, c’est l’ordinaire, il mange peu, il erre avec deux-trois compères, ils projettent un énième braquage de magasin, Bigger est mort de trouille, à tel point qu’il manque de battre à mort l’un de ses comparses.

Ce soir là, il doit accepter un emploi de chauffeur dans une riche famille blanche de la ville, sur l’insistance de sa mère puisque l’expulsion les menace…

Le point de vue est terriblement intrusif : le roman n’est pas écrit à la première personne, mais le récit nous est livré à travers le regard de Bigger – et le procédé est diablement efficace. Un enfant du Pays peut d’ailleurs s’entendre d’un témoignage. Il n’est pas autobiographique (à la différence de Black Boy du même auteur), bien qu’il soit évident que l’auteur se soit inspiré de son vécu (le parcours de Richard Wright mérite certainement que l’on s’y arrête un instant, par exemple ici).

Ce n’est pas davantage un roman à thèse, ce n’est pas un manifeste, et pourtant il nous interpelle furieusement. Dans quelle mesure Bigger est-il responsable de ses actes ? Quelle est donc la part du déterminisme, et celle du libre arbitre, dans son terrible parcours ?

Bigger, un garçon « exclu de notre société et non assimilé par elle, aspirant cependant à satisfaire des impulsions similaires aux nôtres, mais privées de ces objectifs et des moyens d’y parvenir (…) chaque mouvement de son corps est une protestation inconsciente (…) chacun de ses regards est une menace« …

Voilà donc une histoire qui a de fortes résonances aujourd’hui encore… Certainement la marque d’un très grand livre.

Bonne plock à tous !

 

Un enfant du Pays (Native Son), par Richard Wright (1940), traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Hélène Bokanowski et Marcel Duhamel, éditions Albin Michel, Livre de Poche, 499 p., ISBN 2-07-037855-1.

 



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