Catalène Rocca, par Jean-François Delapré

  En haut de la pile « Pour reconnaître, il faut connaître« .

Il était un libraire qui rencontrait de drôles de clients… Catalène Rocca d’abord, une femme à la recherche d’un livre introuvable ; L’homme au manteau de pluie ensuite, un client discret  – et pour cause…

Ce tout petit livre contient deux petites nouvelles qui nous sont racontées avec une grande douceur, et qui sont chacune ponctuées d’une chute vraiment ravissante. La plume  de Jean-François Delapré résonne à merveille. Ainsi lorsque le libraire se dirige vers Catalène Rocca : sans qu’il soit besoin que le narrateur le dise explicitement, on sait, on sent qu’il est en train, là qu’il nous parle, d’aller à la rencontre de cette cliente ; chaque paragraphe semble marquer un pas supplémentaire qui les rapproche un peu plus. C’est surprenant de justesse.

On se laisse embarquer avec grand plaisir dans cette lecture, une lecture apaisante, à la fois délicate et amusante, dont je suis ressortie le sourire aux lèvres. Je n’ai d’ailleurs aucun scrupule à vous donner envie de le lire ! Ce livre est tellement court, il se lit en quelques minutes – à moins que, comme moi, vous ne preniez le temps de le relire encore et encore… par pure gourmandise ! Et ces impressions de libraires parleront certainement à tous les lecteurs…

« Je n’en menais pas large. Tous les jours, nous avions droit à ce genre de demande, des ouvrages dont on avait entendu des bribes à la radio, vu passer la couverture à la télé (une couverture blanche avec le titre en rouge…). La plupart du temps, nous finissions par trouver le livre dont il s’agissait, et si nous ne l’avions pas, nous pouvions le commander. Il suffisait d’un sourire, d’un délai raisonnable« .

Je remercie vivement Clara pour m’avoir fait suivre ce petit livre ! Également les avis de Keisha, Cécile, Lou et Maggie, et d’autres avis encore recensés chez BOB !

Bonne plock à tous !

Catalène Rocca, suivi de L’homme au manteau de pluie, par Jean-François Delapré (2010), aux éditions de la Table Ronde, 45 p., ISBN 978-267103-3170-4.



Au bord du Gange et autres nouvelles, par Rabindranath Tagore

9782070406043.gif « N’est-il pas intolérable que l’animal traqué se retourne et attaque le chasseur ?« 

Il est d’abord un spectre qui raconte à un jeune garçon sa triste histoire  (Le squelette). Il est ensuite un homme qui ne peut oublier l’amour de sa vie (La nuit suprême). Il est aussi un  vieil homme qui perd l’amour de son fils (Le gardien de l’héritage). Ou un fils égoïste qui refuse la générosité de son père (La clé de l’énigme). Ou encore une femme, qui porte un amour exclusif à son frère handicapé au point de mettre à mal son mariage (La soeur aînée). Ou cette autre jeune femme, devenue veuve à huit ans, et qui devient une ombre (Au bord du Gange).Voilà l’Inde traditionnelle, immuable, où rares sont ceux qui se révoltent contre la fatalité.

Il est tant de charme dans ce recueil qu’il m’est en vérité difficile de dire s’il s’agit bien de courtes nouvelles plutôt que de longs poèmes en prose. Ce n’est pourtant pas faute d’un grand respect du genre : de brèves histoires où des destins anecdotiques s’élèvent avec une intensité rare et se brisent dans des chutes parfois effroyables. Mais le récit se pare de tant de magie, de mystère, de grâce, qu’il m’a littéralement envoûte en dépit de sa cruauté.

Délicate, savoureuse, acidulée, les adjectifs me manquent pour qualifier la plume de Rabindranath Tagore. Le fait que la traductrice ait choisi de laisser certains mots dans la langue d’origine – tout en donnant le sens ou l’explication en bas de page – est particulièrement appréciable. Des phrases simples, qui coulent avec une grande douceur ; et c’est peut-être ce qui rend ce texte plus tragique encore.

Car la beauté de l’écriture n’a d’égale que la cruauté des histoires. Tagore dépeint le poids des traditions, le statut des femmes dans une société patriarcale (La soeur aînée, Au bord du Gange), les comportements les plus vils (Le gardien de l’héritage, La clé de l’énigme) et les amours impossibles (Le squelette, La nuit suprême), avec la même langueur et le même sentiment d’impuissance dans des fables sans morale.

« Le même soir, à l’autre extrémité du village, une ombre de mort planait sur l’humble demeure de la veuve, dénuée de pain et privée de fils. D’autres pouvaient oublier les incidents de la journée à la faveur d’un bon repas et d’une bonne nuit, mais pour elle, un tel événement dépassait en importance tout ce qui lui était donné de concevoir en ce vaste monde. Hélas ! Que pouvait-elle opposer à sa destinée ? Un corps décharné et las, et un coeur de mère sans aucun appui et à demi mort de frayeur« .

Difficile de ne pas recommander ce petit livre. Une très belle lecture, commune avec Soukee et Delphine. Egalement l’avis de Kathel.

Lu dans le cadre du challenge Bienvenue en Inde organisé par Hilde et Soukee.

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Bonne plock à tous !

 

Au bord du Gange et autres nouvelles, extraites du recueil Mashi, par Rabindranath Tagore (1925), traduit de l’anglais (Inde) par Hélène du Pasquier, aux éditions Folio (2010), 105 p., ISBN 978-2-07-040604-3.

 



Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, par Stefan Zweig

images1.jpeg  « Ce que vous me raconterez, racontez-le, à vous et à moi, avec une entière vérité« 

Quelque part sur la Côte d’Azur, dans les années 1900. Un événement vient bouleverser les convenances de la haute société : une femme vient de quitter promptement mari et enfants pour un jeune homme, fort séduisant certes, mais qu’elle venait à peine de rencontrer… voilà de quoi créer le scandale et mettre tout ce beau monde en émoi. Un geste passionné bien incompréhensible pour cette société bienpensante. Sauf pour l’esprit moderne du narrateur, à qui va alors se confier une vieille dame chez qui cet épisode réveille des souvenirs : vingt-quatre heures de sa vie dont elle ne s’est jamais vraiment remise.

J’ai pleinement conscience que mon billet frise l’hérésie. Mais je crains fort d’être passée à côté de ce livre. Sur le fond, le récit m’a semblé clairement daté. Et si l’écriture de Stefan Zweig rattrape beaucoup de choses, force est de constater que ce court roman ne m’a pas procuré un grand plaisir de lecture. J’y ai même trouvé d’importantes longueurs, et j’ai fini par lire certains passages en diagonale… sans rien perdre pourtant de l’intrigue – c’est dire. 

Heureusement, Zweig restitue parfaitement l’ambiance fantasmagorique du récit de la vieille anglaise plongée dans ses souvenirs. Il est également une part de cruauté dans le dénouement qui n’est pas pour me déplaire. Mais j’ai le sentiment de n’avoir pleinement apprécié ce récit que lorsque cette femme se départit enfin du qu’en dira-t-on – soit bien tardivement.

Peut-être ai-je mal choisi mon moment pour poursuivre ma découverte de Stefan Zweig, qui m’avait pourtant totalement charmé jusqu’ici, notamment avec la biographie de Balzac. Un ressenti mitigé sur ce classique, qui finalement est peut-être mal tombé  au milieu de mes lectures du moment, bien plus actuelles.

A trop vouloir varier les plaisirs…

« Cinq fois, dix fois, j’avais déjà réuni toutes mes forces et j’étais allée vers lui, mais toujours la pudeur me ramenait en arrière, ou peut-être cet instinct, ce pressentiment profond qui nous indique que ceux qui tombent entraînent souvent dans leur chute ceux qui se portent à leur secours« .

Des avis chez Caro[line], Karine:), Kikine, Bénédicte, Papillon, Stephanie, Cynthia, Marie L., Bladelor, Lilly, Manu, Keisha… et d’autres encore recensés chez BOB !

 

Lu dans le cadre du challenge Ich Liebe Zweig, organisé par Caro[line] et Karine:)

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Reste à trouver un essai ou un récit biographique pour boucler un second tour du challenge !

Bonne plock à tous !

Vingt-quatre heures dans la vie d’une femme, par Stefan Zweig (1927), traduit de l’allemand avec une introduction, par Olivier Bournac et Alzir Hella, aux éditions Le Livre de poche, 127 p.

 



Les ballades du Haldur, par Jorn Riel

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Deux coups de coeur quasiment coup sur coup ! Après La solitude lumineuse de Pablo Neruda, voilà que j’ai totalement craqué sur Les ballades de Haldur et autres racontars de Jorn Riel.

Le livre m’a totalement séduit, et totalement surpris aussi : il est tout sauf ce qu’il parait de prime abord.

Le récit est situé dans le nord du Groenland, où tout – le temps, les distances, la force de la nature – est démesuré. Lorsque l’on rend visite à son voisin, ce sont non pas des heures, mais des jours de voyage ; il est un bateau qui vient à la rencontre des habitants peut-être deux fois par an ; la moindre chute (Le Corbeau), le moindre caprice du temps (Monsieur Gustavsen) peuvent être fatals. 

Tout est démesuré, et pourtant, dans ce cadre polaire, Jorn Riel nous offre des histoires, des « racontars«  chaleureux et intimistes. Il est question de l’oiseau recueilli par Lodvig (Le Corbeau) ou de l’escapade solitaire de Pedersen (Le grand Petit Pedersen). Une petite touche d’humour par-ci, un soupçon d’émotion par-là : l’écriture est douce, sans effet de manche, sans détours. 

C’est un recueil de nouvelles, mais qui fait davantage penser à des chroniques, avec ces personnages qui se croisent ou se retrouvent (Le Procès). Des personnages attachants et  accueillants, lorsque vient le croyant (Le Musulman), lorsque vient l’étudiant (L’imprévu), lorsque survient  l’amante qui éloigne l’ami (Cap Rumpel). Des hommes non pas renfermés sur eux-mêmes, mais profondément humanistes et tolérants.

C’est très réaliste, terre à terre. Voilà, par exemple, ce que nous donne à lire Jorn Riel :  »La veine d’un poète, c’est rien d’autre qu’une espèce d’intestin spirituel qui a besoin d’être bien rempli avant de pouvoir se vider. Anton est parti faire le plein, et tu verras, tôt ou tard, tout ressortira, sauf s’il nous fait une occlusion » (Les ballades de Haldur).

Et pourtant, c’est un véritable conte, avec sa part de magie, d’image et de poésie.

Une lecture toute simple, et tout simplement apaisante.

Bonne plock à tous !

PS : le premier chapitre est disponible en téléchargement libre sur le site de l’éditeur 10-18 (ici).

Les ballades de Haldur (Haldurs ballader og ander skroner), de Jorn Riel, traduit du danois par Susanne Juul et Bernard Saint Bonnet, aux éditions 10-18, 182 p., ISBN 978-2-264-04059-6.



Les Amours Singulières de W.Somerset Maugham

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Un livre avec le mot « amours » dans le titre ? Non, vous ne rêvez pas, vous êtes bien chez Pickwick ! Mais profitez-en quand même, parce qu’il en aura fallu, des arguments, pour me convaincre…

Tout d’abord, l‘adjectif  »singulières », amateur comme je le suis des choses un peu décalées, il n’en fallait pas moins. Ensuite, le quatrième de couverture, mentionnant que Somerset Maugham a été loué en son temps par ses pairs - George Orwell, Graham Greene ou Raymond Chandler… quand même.

Enfin et surtout les swats auxquels je suis convié  – mes premiers Swats ! Le Swat Holmes et le Lady Swat - pour lesquels j’ai décidé de me préparer comme il faut en me plongeant dans la littérature britannique « classique » (en tout cas, plus classique que Jasper Fforde ou Tom Sharpe, allons bon !). Autant dire que je reviens de loin, et que ce petit recueil de nouvelles, sept au total, est vraiment tombé à pic.

Somerset Maugham nous confie ici, sur le réjouissant mode de l’anecdote, les petits drames qui ont bousculé la haute société britannique au début du XXe siècle. 

Les personnages sont gentiment moqués pour leurs nostalgies des grandes heures victoriennes (Un chiffre rond, Le facteur humain) et leur hypocrisie sans faille (Jane, Vertu, Le pain de l’exil). L’auteur – et narrateur - semble tant railler que regretter cette époque révolue des salons rococos, des hôtels avec chasseurs et du respect des convenances à toute épreuve – ou presque.

L’écriture est travaillée. Dans le style d’abord : élégant, même un chouïa précieux ; dans le récit ensuite : la trame est finement tricotée et les « chutes » – nouvelle oblige – sont souvent savoureuses. 

Mon coup de coeur ? Les sublimes descriptions, des lieux, des personnages, des atmosphères… l’auteur a un vrai don pour faire naître une foultitude d’images ou de tableaux. J’ai été transporté, vraiment.

Mon coup de colère ? J‘ai parfois été exaspéré par le côté rétrograde, pour ne pas dire archaïque, du bonhomme. Les passages sur « le manque de réserve dont les femmes font preuve dans leur affaires de coeur » ou sur le fait que ce sont « en général les épouses qui créent les difficultés«  feront au mieux rire jaune… bien jaune.

Du charme donc, mais du charme désuet assurément. De quoi réjouir les amateurs du genre donc, mais pourquoi pas au-delà ?

Bonne plock à tous !

Amours singulières (First Person Singular) par W. Somerset Maugham, recueil de nouvelles comprenant : Jane (Jane), Un Chiffre rond (The Round Dozen), L’élan créateur (The Creative Impulse), Le Facteur humain (The Human Element), Vertu (Virtue), Le pain de l’exil (The Alien Corn), L’occasion manquée (The Door of Opportunity), traduites de l’anglais par Jean-Claude Amalric, Joseph Dobrinsky et Jacky Martin, aux éditions 10-18, 316 p., ISBN 2-264-02192-6.

 



Mais qui est donc Le Joueur d’échec ?

Une fois n’étant pas coutume (faudrait pas y prendre goût ! Remarquez ce serait étonnant…), Pickwick va tâcher de mobiliser le courant d’air frais qui gambade entre ses oreilles pour vous parler du Joueur d’échec de Stefan Zweig.

Il faut dire que pour qui aime confronter le titre d’une œuvre à cette dernière, il y a matière à gamberger. Zweig a choisi un titre, Le Joueur d’échec, au singulier. Or, nombre des protagonistes du récit (certes peu en définitive, mais ça fait toujours plus d’un) pourraient revendiquer ce p’tit nom.

D’où mon billet en forme d’enigme : mais qui est donc Le Joueur d’échec ?

Postulat de départ : le joueur d’échec est parmi nous – enfin, parmi les personnages du roman (peut-etre que non en fait… mais on va rester dans le littéraire, déjà que, hein, bon). Excluons également d’emblée ces faux joueurs constitués par le pédant écossais MacConnor et l’assemblée informe des joueurs lors de la partie commune. Observer (ni même s’agiter) n’est pas jouer. 

Premier suspect : il est bien évidemment tentant de considérer notre joueur en la personne de Czentovic. Champion d’échecs, il vit de sa pratique, et plus encore, sa vie se résume au jeu. Autrement dit, il n’est que joueur d’échec. Circonstance aggravante : alpha et omega de la trame, l’intrigue se noue autour de lui (sa présence sur le navire, son consentement à pratiquer, son dernier mot – la dernière phrase du récit). Bref, un coupable idéal. Trop peut-être ?

Deuxième suspect : le joueur d’échec, c’est peut-être aussi le vieillard anonyme, le Dr. B. Il est celui par qui le récit prend une dimension tragique, celui par qui l’on s’interroge sur les facultés de l’homme (la résistance, la raison) et ses limites (la folie). Son rôle est central, au sens propre (son irruption à la moitié du voyage) comme au sens figuré (son irruption fait basculer le récit). Mais…

Troisième et dernier suspect : le narrateur (et donc Zweig lui-même). Rien de surprenant en définitive. C’est l’artisan de toutes les parties d’échec qui auront lieu sur le navire : il distribue, anime et même interrompt le jeu. Les noirs ? Le champion, inculte, bourru, vénal. Les blancs ? Le vieil homme, érudit, exilé, victime. L’inné contre l’acquis. J’ai évidemment un penchant pour cette dernière hypothèse…

Et vous ?

Lu dans le cadre du challenge Ich liebe Zweig, organisé par Karine :)  et Caro[line]

Challenge Ich liebe Zweig

Bonne plock à tous !

 

Le Joueur d’échec, par Stefan Zweig (1943), traduction révisée par Brigitte Verge-Cain et Gérard Rudent, aux éditions Le livre de poche, 95 p., ISBN 2-253-05784-3.



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