Un jour en mai, par George Pelecanos

pelecanos.jpeg « Bon, enfin, on peut tous monter dans la voiture qu’il faut pas« 

Le quatrième de couverture était pourtant très tentant… « Ça se passe un jour en mai. En 1972. Alex Pappas, 16 ans, décide de suivre ses acolytes pour une virée dans le quartier noir, histoire de semer un peu la pagaille. Forcément, l’affaire tourne mal. Trente-cinq ans plus tard, le souvenir de « l’incident » est toujours vivace. Certains cherchent à se racheter, d’autres veulent toujours en découdre. Tous ont la rage au ventre« .

Avant d’aller plus loin, il faut préciser une chose : sur la couverture, on peut également lire que ce titre est un « policier ». Alors, je suis loin d’être une spécialiste ès-classement par genre littéraire, mais tout de même, il m’avait toujours semblé que la catégorie polar supposait une intrigue forte, une énigme quelque part, un semblant d’enquête, de suspens et/ou de tension… Donc si y’a bon, y’a comme un souci, parce que de « policier », ce récit n’en point la queue d’un.

Attention, ce n’est pas de cette erreur d’étiquetage que provient ma déception. Simplement, à défaut d’intrigue énergique, le récit s’apparente davantage à une chronique de vies, et à défaut d’intensité, sa lecture est parfois laborieuse. Quant à la question de savoir ce qu’il s’est  réellement passé il y a trente cinq ans, le lecteur aura vite fait de lever le voile avant que l’auteur ne se décide à en dire plus ; et les révélations, surprises et rebondissement se réduisent finalement à peau de chagrin.

Il y a bien quelque chose qui se veut dans la grande tradition américaine du roman noir, mais ça n’a pas davantage fonctionné, loin de là. D’abord parce que je n’ai franchement pas été transcendée, ni par l’ambiance, ni par le style. Mais surtout parce que la critique sociale m’a semblé grossière, en particulier cette façon de porter aux nues cette brave middle-class et sa valeur travail. L’auteur prend de gros sabots pour essayer de démontrer que l’ascenseur social fonctionne aux États-Unis, et qu’il suffit d’appuyer sur un bouton, comme les Moneroe, ou d’être de ces travailleurs qui se lèvent tôt, comme les Pappas et leurs employés, pour mener sa vie « dans l’ordre des choses ». La réussite, c’est simple comme un coup de pied au c*l, non ? Non ?

Non, décidément, tout cela m’a semblé très simpliste, et cette vision bas de plafond m’a contrarié tout du long. Avec en point d’orgue, la happy end par laquelle cet état d’esprit  bisounours, dégoulinant de bons sentiments et de paresse intellectuelle est enfin clairement démasqué. (Edit : l’auteur porte certes un regard très sombre sur la société américaine ; et rares sont ceux qui expient leurs fautes et obtiennent le pardon qui apparaît dans le dénouement. Mais je n’ai pas adhéré à cette vision rédemptrice et bien-pensante, toute en facilité à mon sens dans ce roman).

A défaut d’avoir relevé un passage en particulier, l’incipit : « Pappas et Fils, c’est comme ça qu’il avait appelé le coffee shop. Quand il avait ouvert, en 1964, ses fils n’avaient que huit et six ans, mais il escomptait que lorsqu’il vieillirait, l’un des deux reprendrait le flambeau. Comme tous les pères qui n’étaient pas des malakas, il avait envie que les fistons s’en sortent mieux que lui. Ils voulait qu’ils fassent des études. Mais bon, on ne sait jamais ce qui va se passer« .

Malgré cette déception, j’adresse bien sûr mes remerciements à l’équipe de 51410427p.jpg et aux éditions Points pour ce partenariat !

Je m’empresse d’ailleurs de signaler que j’ai trouvé des avis positifs sur ce roman, comme ceux de Yann, de Patrick, de Kathel. Hérisson est plus mitigée et Mimi très déçue.

Et en jetant un oeil aux avis publiés sur le site du Prix des meilleurs polars de Points lui-même (qui propose également de lire le premier chapitre d’Un jour en mai – un format PDF que je ne peux malheureusement pas insérer ici), je découvre aussi des avis très négatifs… le « stop la guimauve » m’a même semblé un peu fort… quoi que !

Bonne plock à tous !.

Un jour en mai (The Turnaround), par George Pelecanos (2008), traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Etienne Menanteau, aux éditions Points (2010), 376 p., ISBN 978-2-7578-1764-3.



La Reine des pommes, par Chester Himes

  En haut de la pile« On pouvait se faire égorger sans crainte d’être dérangé »

Jackson est tellement naïf… Il n’a pas réalisé que cette histoire de billets qui font miraculeusement « des petits » est une belle arnaque dont il était le parfait pigeon. Et il ne voit pas davantage que sa petite amie Imabelle est de mèche avec les escrocs. Convaincu que la bande avec qui elle s’est enfuie la retient contre son gré, il n’a qu’une idée en tête : délivrer sa bien-aimée de leurs sales pattes. Il demande alors de l’aide à son frère Goldy, personnage haut en couleur qui sillonne Harlem déguisé en bonne soeur, vendant des tickets d’entrée au paradis pour se payer sa dose, et ne voit pas davantage que celui-ci cherche à le doubler, avant tout motivé par l’appât du gain.   

La Reine des pommes est un récit vif, bourré d’action et d’humour, où l’on ne s’ennuie pas un instant. Quel rythme ! Et quels personnages aussi ! Jackson évolue dans un monde d’escrocs, de toxico, de joueurs, de prostituées, d’assassins – voir tout cela à la fois – particulièrement cruels dans leur volonté de s’en sortir à tout prix au détriment des autres. Et les deux flics, délicieusement surnommés Fossoyeur et Cercueil – dont c’est ici la première apparition sous la plume de l’auteur – ne vont franchement pas relever le niveau des crapules auxquels ils ont affaire.

Un polar ? La Reine des pommes en prend parfois le chemin et dégage un vrai suspens, en particulier dans sa dernière partie. Mais c’est aussi – et peut-être même avant tout – un récit qui oscille entre farce et roman noir, plongeant le lecteur dans une atmosphère parfois très glauque. Car Chester Himes porte un regard sans concession sur Harlem. Il dépeint une société violente où la bêtise des uns n’a d’égale que la méchanceté des autres, offrant un récit drôle et brutal de Candide au pays du banditisme.

Mais c’est surtout le style de Chester Himes qui donne toute sa saveur à ce récit. Une plume inventive, fluide, truffée d’expressions loufoques. Lorsque Jackson sursaute, il manque de « sortir de sa propre peau » et lorsqu’il est assommé, c’est « sous la caresse d’une crosse de pistolet« . Et plus que tout, c’est le « parlé vrai », le langage argotique et parfois grossier des dialogues qui donne tout son réalisme à cette histoire, somme toute assez déjantée.

« - Écoute-moi gars. Les mirontons qui t’ont empilé, eh bien, ils sont recherchés par la police du Mississipi, pour avoir rectifié un Blanc. Ces mecs-là sont dangereux. Si tu sors avec un pistolet, t’es sûr de te faire descendre. C’est tout ce que tu vas y gagner. Et ça l’avancerait à quoi, ta femme, si t’es buté ?

- Je vais les feinter, moi, ces mecs, déclara Jackson rageur.

- T’es fou à lier, mon gars. Tu sais même pas où ils se planquent.

- Je les trouverai, même si je dois sonder toutes les caves de Harlem.

- Mec, saint Pierre lui-même, il connaît pas toutes les caves de Harlem« .

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Une excellente lecture et un grand merci à Manu qui a vraiment fait un très bon choix en m’offrant ce livre à l’occasion du Swap’in Follies ! J’ai désormais très envie de découvrir plus en avant cet auteur au parcours atypique.

Bonne plock à tous !

La Reine des pommes (The Five Cornered Square), par Chester Himes (1958),  traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Minnie Danzas, aux éditions Folio (2009), 282 p., ISBN 978-2-07-040811-5.



La Photographe, par Christophe Ferré

ferr.jpeg « La tour prends garde, la tour prends garde de te laisser abattre« .

La photographe est une nouvelle, construite sur deux temps bien distincts : le 10 septembre 2001, et le lendemain. Française expatriée à New-York, femme libre et indépendante, la photographe court les modèles et les amants, jusqu’à ce que sa route croise celle du Latino. De cette rencontre va naître une nuit d’amour – un vrai amour, un premier vrai amour.

Le 10 septembre, soit la première partie, le récit m’a simplement bercé. La rencontre,  l’ambiance langoureuse s’accordent difficilement avec la sécheresse du style que j’ai pourtant immédiatement apprécié. Une écriture froide qui se prête difficilement à l’évocation du souvenir et de la passion. Des personnages fantomatiques, anonymes, insaisissables, qui me laissent de marbre. Je savoure la plume mais je reste à distance du récit.

Le lendemain en revanche, le récit m’a bouleversé. Toutes les faiblesses jusqu’ici soulignées deviennent une force. Cette même écriture, pudique, succincte, dépassionnée, se prête parfaitement à rendre compte des événements. Ces mêmes individus anonymes, parce qu’ils sont individus anonymes, prennent une dimension universelle. Cette même relation particulière, en tant qu’elle est particulière, n’est plus : elle devient un drame humain, une trame oppressante, une course contre la mort. Et je suffoque en refermant le livre.

Tous mes remerciements aux éditions du moteur pour cet envoi. Des extraits – écrits, parlés, filmés – de cette nouvelle ici

L’avis de Daniel Fattore.

Edit : ce petit livre a entamé un voyage : après son séjour chez Clara, Sandrine et Manu, il pourrait poursuivre sa route jusque chez vous !

Bonne plock à tous !

La photographe, par Christophe Ferré, aux éditions Le Moteur (2010), Prix de la nouvelle de l’Académie française, 86 p., ISBN 978-2-2918602-02-6.



Winter, par Rick Bass

010674208511.gif « Il y a des gens qui veulent du fric, d’autres qui veulent des caribous« .

« Winter est le récit de l’installation de Rick Bass et de sa femme dans un coin reculé du Montana en plein hiver. Pas d’électricité, pas de téléphone, juste un saloon à une demi-heure de route. Mais une vallée comme au début du monde, une nature splendide et cruelle. Par moins trente-neuf degrés, le rêve se fait parfois souffrance. Dans une prose lumineuse, le défenseur de l’environnement Rick Bass redécouvre, au terme d’un progressif dépouillement, l’essentiel. »

Le récit de Rick Bass est authentique. Et c’est sous la forme d’un journal qu’il nous livre le projet qu’il a réalisé au début des années 1990 : s’installer dans Yaak Valley avec sa compagne Elizabeth, au fin fond du Montana, pour prendre ses distances avec la société moderne. Pour s’intégrer dans ce coin de nature  hostile, être crédible aux yeux des rares habitants, mais surtout pour s’assurer à lui-même qu’il a fait le bon choix, il veut à tout prix réussir son « examen de passage » : « passer l’hiver » et supporter les conditions climatiques extrêmes de ce coin (presque) coupé du reste du monde.

Le journal de Rick Bass alterne faits et ressenti, description et introspection. D’abord, il observe et retranscrit son quotidien. Ce qu’il a vu et ce qu’il a fait, tout simplement. Il est des passages superbes : les rencontres avec des animaux sauvages, les paysages qu’il a surprit, les us et coutumes de la vallée… Mais il en est d’autres bien plus ennuyeux. Par exemple lorsque le journal se fait manuel d’utilisation d’une tronçonneuse. Le temps ralentit avec l’arrivée de l’hiver et sa mono-manie – couper du bois, encore du bois, toujours du bois – a fini par me lasser. 

En revanche, lorsque Rick Bass se tourne vers lui-même, s’interroge sur ses motivations et sur son moi profond à l’approche de l’hiver, le récit est passionnant. C’est d’ailleurs dans ces moments que son style est le meilleur et que les petites phrases sublimes s’alignent comme des perles. Parfois, l’homme se renferme et s’enorgueillit de sa situation ; avec l’extrémisme du converti, il devient plus sauvage que les habitants de la vallée. Heureusement, son bien-être est communicatif et cette lecture apaise à défaut de surprendre.  Car ici, comme me le faisait judicieusement remarquer Titine, point de page 113 !

« Je peux m’imaginer devenu si accro à cette vallée, dépendant d’elle à tel point pour ma paix intérieure, qu’elle est serai l’otage. Et quelque fois, Elizabeth et moi, n’étant après tout que des êtres humains, sommes obligés de nous demander : Qu’est-ce qui nous manque ? D’ordinaire la réponse facile, celle qui fuse, c’est : Rien du tout, bordel. Pourtant, il y a des jours – ici comme partout ailleurs j’imagine – où une espèce de nostalgie balaie la vallée comme une brume impalpable. Mais nous sommes incapables de la définir, de l’épingler au passage – et elle disparaît bien assez vite« .

Même s’il me laisse sur une impression mitigée, ce livre reste un compagnon idéal de la torpeur caniculaire : en tant que récit contemplatif et rafraîchissant bien sûr, mais aussi en tant qu’il interpelle sur la sauvegarde de l’environnement à un moment où le réchauffement climatique est particulièrement criant.

Tous mes remerciement à l’équipe de 49799387p1.png et aux éditions Folio pour ce partenariat !

Les avis de Papillon, Titine, Cathulu… (j’ai bien vu passer d’autres billets mais je ne parviens pas à les retrouver ; faites moi signe !) et pour les amateurs : le site de Yaak Valley... et le blog du Saloon où se rend régulièrement Rick Bass !

Bonne plock à tous !

Winter (Winter, notes from Montana), par Rick Bass (1991), traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Béatrice Vierne, aux éditions Folio (2010), 261 p., ISBN 978-2-07-041405-5.



Sukkwan Island, par David Vann

  En haut de la pile « C’était un père étrange qu’il voyait sur cette île »

Jim va concrétiser un projet assez fou : vivre « à la dure » le temps d’une année avec Roy, son fils de treize ans, dans une cabane isolée. Les voilà donc partis pour une île sauvage et coupée du monde, au Sud de l’Alaska. L’essentiel est à la survie, notamment pour préparer l’hiver à venir. Mais l’inconscience de Jim devient rapidement évidente. Père immature, aventurier incompétent, dépassé par les événements, il commence à montrer des signes de fatigue nerveuse pour le moins inquiétants. 

Nombreux sont ceux à avoir aimé Sukkwan Island ; et je suis désormais de ceux-là !

J’ai aimé Sukkwan Island pour le cadre – les grands espaces, la nature sauvage, le grand Nord – et le réalisme du récit (pour partie autobiographique) : la fraîcheur des nuits, l’odeur du feu et du poisson fumé, le bruit des pas dans la neige… saisissant.

J’ai aimé Sukkwan Island pour le point de vue adopté par David Vann, à la fois intime et distant, et l’écriture directe, « parlée », sèche qui en découle. J’ai aimé Sukkwan Island pour l’audace des thèmes abordés – comme la perte des repères, le poids du passé ou la confiance en l’autre – et pour les variations de rythme et d’intensité dans le récit.

Mais j’ai surtout aimé Sukkwan Island pour la forte tension psychologique qui se dégage de ce huis-clos à ciel ouvert. Les personnages sont acculés, poussés à bout. Jusqu’à cette fameuse page 113, assez effroyable, qui fait basculer le récit. J’avais beau savoir que cette page était redoutable, la surprise n’en a pas été moins grande… Ensuite, impossible de reposer le livre, je l’ai lu au final d’une traite dans la soirée, sans répit. Une lecture forte, incontestablement !

« Réfléchissons, fit-il. On a creusé un trou. On a un grand trou là, maintenant. Il faut qu’on y stocke de la nourriture Il nous faut quelque chose comme une espèce de cabane, je pense, avec une porte qui nous permette d’entrer mais qui maintienne les ours dehors. La porte pourrait être sur le dessus, ou sur un côté avec un passage qui nous laisse un accès. Je suis en train de me dire que la porte devrait plutôt être sur le dessus, qu’on devrait la couler et l’enterrer. Qu’est-ce que tu en penses ?

Son père levait les yeux sur lui. Roy se disait : Tu ne t’es pas arrangé. Rien ne s’est arrangé. Tu pourrais aussi bien décider de t’enterrer ici, ou je ne sais quoi. Mais il répondit plutôt : Comment est-ce qu’on accède à la nourriture ?«  

Très heureuse d’avoir reçu ce livre-voyageur proposé par Caro[line], également passé chez **Fleur**, et qui a déjà poursuivit sa route chez Ingannmic, Géraldine … sans oublier les nombreux avis recensés par BOB !

Bonne plock à tous !

Sukkwan Island, par David Vann (2008), traduit de l’anglais (États-Unis) par Laura Derajinski, aux éditions Gallmeister (2010), 192 p., ISBN 978-2-35178-030-5.



Sur la route – Le rouleau original, par Jack Kerouac

53b7f324dff871109a3f7e08b41bb26d300x300.gif« Ma garce de vie s’est mise à danser devant mes yeux, et j’ai compris que quoi qu’on fasse, au fond, on perd son temps, alors autant choisir la folie« .

Ce n’était pas au programme, mais je n’y tiens plus, j’ai envie, j’ai besoin de parler de cette lecture incroyable que je viens de terminer. Cela fait une semaine que je suis plongée dans ce « truc de dingue », il n’y a pas d’autres mots. D’ailleurs, avant d’être une histoire folle, ce livre a une histoire folle, parfaitement expliquée par le quatrième de couverture – à lire, une fois n’est pas coutume, absolument :

« Avec l’arrivée de Neal a commencé cette partie de ma vie qu’on pourrait appeler ma vie sur la route. Neal, c’est le type idéal, pour la route, parce que lui, il y est né, sur la route… ». Neal Cassidy, chauffard génial, prophète gigolo à la bisexualité triomphante, pique-assiette inspiré et vagabond mystique, est assurément la plus grande rencontre de Jack Kerouac, avec Allen Ginsberg et William Burroughs, autres compagnons d’équipées qui apparaissent ici sous leurs vrais noms. La virée, dans sa bande originale : un long ruban de papier, analogue à celui de la route, sur lequel l’auteur a crépité son texte sans s’arrêter, page unique, paragraphe unique. Aujourd’hui, voici que l’on peut lire ces chants de l’innocence et de l’expérience à la fois, dans leurs accents libertaires et leur lyrisme vibrant ; aujourd’hui on peut entendre dans ses pulsations d’origine le verbe de Kerouac, avec ses syncopes et ses envolées, long comme une phase de sax ténor dans le noir. Telle est la route, fête mobile, traversées incessantes de la nuit américaine, célébration de l’éphémère.

« Quand tout le monde sera mort, a écrit Ginsberg, le roman sera publié dans toute sa folie ». Dont acte« .

Tout est dit, sauf peut-être le plus important : attention, chef d’oeuvre. Livre clé de la culture américaine underground, Sur la route – Le rouleau original est un hymne à la liberté, à l’aventure, à la vie. Jack Kerouac nous embarque pour un road-movie psychédélique et vertigineux. Avec Neal et d’autres, ils vont traverser l’Amérique une fois (1947), deux fois (1949), trois fois (1951), de New York à San Francisco, en passant par Denver, Los Angeles, le Texas, le Mexique, les hôtels sordides et les trips les plus fous.

Parler de ce livre, c’est aussi parler de son histoire. Sur la route a eu plusieurs vie. Écrit d’une traite, d’un jet, il fut ensuite retouchée et c’est la version remaniée qui a été éditée et vendue pendant des années. Jusqu’à ce que le rouleau original nous soit restitué, le chapitre – que dis-je, le paragraphe – unique nous soit rendu, les passages les plus indécents révélés et les protagonistes enfin nommés. 

Pourquoi un tel traficotage – avec l’accord de Kerouac lui-même ? Parce que Allen Ginsberg et William Burroughs sont devenus à leurs tours des écrivains célèbres ? Parce que certains ont pu considérer que ce livre faisait l’apologie du sexe libre et des drogues, même les plus dures ? Parce que ce texte sous sa forme originelle, sans la moindre mise en page, a pu sembler imbitable de prime abord ? 

Après tout, peu importe : enfin, nous pouvons lire Kerouac, nous pouvons lire du Kerouac, son écriture authentique, spontanée, cette « littérature de l’instant » vicieuse et enivrante, sauvage et démesurée. Quand la pierre brute devient pierre précieuse. Ce n’est même plus un coup de coeur, c’est un coup au coeur, un coup à l’estomac, un coup de génie. Inoubliable.

Sur la route – Le rouleau original de Jack Kerouac, un livre, que dis-je, un Livre, qui s’inscrit dans les plus grandes oeuvres qui m’ait été donné de lire. Tous mes remerciements à Alapage (un lien vers ses romans pas chers) qui propose décidément un excellente sélection dans ses partenariats.

Tout frais tout chaud aussi : l’avis d’Ofelia . Ont également lu cette nouvelle édition Delphine et La Ruelle Bleue, qui a inséré des extraits et des interviews de Kerouac dans un billet très complet : le tout est passionnant.

Bonne plock à tous !

Sur la route – Le rouleau original (On the Road – The Original Scroll), par Jack Kerouac (1957), traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Josée Kamoun, aux éditions Gallimard (2010) avec de nombreuses préfaces, 504 p., ISBN 978-2-07-012183.



Hush, par Kate White

9782501066525.jpg « Contente-toi d’en venir au fait, eut-elle envie de hurler« .

C’est ce qui s’appelle un quatrième de couverture emphatique. « Au matin de sa première nuit avec le Dr Keaton, avec qui elle travaille dans une clinique d’insémination artificielle, Lake Warren s’éveille au côté d’un cadavre. C’est le début de sa descente aux enfers. Pour ne pas risquer de perdre la garde de ses enfants, elle doit se taire, mentir à la police et découvrir elle-même la vérité. Bientôt, d’inquiétants indices viennent – littéralement – s’amonceler devant sa porte. Lake comprend alors qu’elle dangereusement proche des secrets sordides de la clinique et de Keaton. Mais peut-elle encore faire machine arrière ?« .

Pourquoi cette lecture ? Parce que c’est désormais acquis : je suis crédule. A la vue du quatrième de couverture, j’y ai cru. Et quand il m’a fallu choisir un livre  (un seul, vu la taille des bagages à main autorisés par EasyJ*t), j’ai suivi les recommandations « il te faut un polar facile pour ton premier voyage en avion ». Le conseil était judicieux, mon choix beaucoup moins.

Bon, je vais étayer mon (res)sentiment. Et de commencer par le point positif : l’intrigue. Qui dit positif ne dit pas parfait – c’est somme toute très relatif, comparé aux nombreux écueils de ce thriller… Mais je ne suis pas dupe du fait que Kate White a exploité – sans grande subtilité pour que je m’en aperçoive ! – le fameux système du page-turner : des chapitres courts, se terminant sur un embryon de rebondissement ou un début d’éclaircissement, qui donnent envie de savoir, eh oui, mais qu’est-ce qu’y va-t-y donc se passer ensuite, on se le demande. L’enquête avance vite et c’est tant mieux.

Car venons-en aux choses qui fâchent – soit tout le reste. L’ambiance ? Inexistante.  Le  style ? Insipide. Les personnages ? Caricaturaux (les médecins sont arrogants, les infirmières bécasses, les flics méchants, et son héros plus beau en vrai qu’en photo). Le dénouement ? L’histoire est moche, mais de là à la qualifier de « sordide »… Mais Kate White n’a pas oublié une bonne dose de discours réac’ sous des airs de ne pas y toucher et une happy end facile.

Et puis, et puis, le personnage central : une new-yorkaise chicosse, la quarantaine bien fraîche malgré son divorce (ça nous change des trentenaires célibataires… enfin, si peu), car son mari l’a quitté brusquement – l’affreux jojo. Mais rassurez-vous, Lake nous fait régulièrement part des sentiments qu’elle a pour lui – ou pas – ou plus. Ouf. En fait, rien ne manque au tableau : deux enfants en camp de vacances à qui elle écrit tous les jours (comme c’est mignon), un chat dont elle prend grand soin (bref, la mère parfaite), une garde-robe que l’on finit par connaître dans le détail et une meilleure copine pot-de-colle mais un peu garce sur les bords quand même.

Une lecture somme toute pas si désagréable, mais vraiment plate, qui aura eu au moins un mérite : me conforter dans l’idée que la chick-lit n’est définitivement pas ma tasse de thé, même enrobée d’un suspens grossier. Et ce thriller à l’eau-de-rose de se terminer sur cette phrase toute en profondeur : « Ses yeux rencontrèrent les siens et elle lui sourit« . Voilà voilà…

Je remercie quand même la Team de 49799387p.png et les éditions Marabout pour ce partenariat ! Ce roman, qui trouvera certainement son public, peut s’avérer idéal pour une lecture de plage, mais je me suis clairement méprise dans mon choix.

Bonne plock à tous !

Edit du 23/06 et + : les avis sont partagés… positif pour Sybille et Mango, ce fut même un coup de coeur pour  Lily et MyaRosa. En revanche, June, Mélo, Lecoinlittéraire et Jostein sont plus mitigés, tandis que Valérie, Emiloutre et Celsmoon partagent ma déception (ouf, je me sens moins seule !). D’autres avis chez BOB

Hush – Ce que vous ne dites pas peut vous tuer (Hush), par Kate White (2010), traduit de l’anglais (États-Unis) par Armelle Santamans, aux éditions Marabout, collection Girls in the City (2010), 381 p., ISBN 978-2-501-06652-5.



Un rêve américain, par Norman Mailer

mailer.jpeg  « Un homme n’a jamais que du vide entre ses certitudes« .

Il était une fois à New-York, au début des années 60, un ancien héros de guerre reconverti en star du talk-show, marié depuis près de huit ans à la jolie fille d’un homme richissime… pour son plus grand malheur. Car ce n’est pas peu dire que Rojack et Déborah sont torturés. Ils ne se supportent plus, s’enivrent, s’insultent, se quittent, se retrouvent, jusqu’à la dispute de trop : Rojack la tue. Puis décide de déguiser son meurtre en suicide et d’appeler la police, avec laquelle il va jouer, non pas au mari éploré, mais au plus malin. Jusqu’à quand ?

Ainsi, Rojack, qui est aussi le narrateur, raconte, tout simplement, la dégénérescence de son mariage jusqu’au passage à l’acte fatal, et les nuits d’errance qui s’en suivent. Sans épargner personne – et surtout pas lui-même – il décrit de manière parfois abjecte sa descente aux enfers et ses tentatives pour se maintenir hors de l’eau, espérant trouver son salut dans les bras d’une chanteuse de Harlem.

Un rêve américain est un roman d’une noirceur extrême, tourmenté, douloureux, brutal. Certaines scènes prennent totalement aux tripes,  tandis que d’autres, plus lentes par comparaison, maintiennent dans un état de forte tension, malgré quelques longueurs. Aux interrogatoires de police se succèdent les mauvaises rencontres, des bas-fonds aux plus hautes tours de New-York, une New-York sombre, mafieuse, angoissante. 

L’écriture est sublime et le récit, aussi paradoxal que cela puisse paraître, aussi réaliste qu’onirique. Norman Mailer parvient à créer une ambiance cauchemardesque, du fait d’une violence quasi-permanente – mais le plus souvent contenue, latente, et toujours prête à exploser. Un monologue dont l’on ressort souvent secoué, et dans lequel je me replongeais avec autant d’appréhension que de plaisir.

« Tu m’aimes mon chou ? demanda-t-elle.

- Oui.

- Ca doit etre affreux. Parce que tu sais que je ne t’aime plus du tout. »

Elle le dit si tranquillement, avec un tel sens de l’irrévocable, que je repensai à la lune et à la promesse d’extinction qui était descendue sur moi. J’avais ouvert un vide – je n’avais désormais plus de centre. Comprenez-vous ? Je ne m’appartenais plus. Déborah avait occupé le centre.

« Oui, tu as de nouveau un air horrible, dit Déborah. Tu t’améliorais, à un moment, mais tu es redevenu affreux.

– Tu ne m’aimes pas.

- Oh ! Pas le moins du monde. ».

J’ai adoré cette lecture coup de poing, un bad trip à mi-chemin entre Blade Runner et Gang of New-York. Un Rêve américain, un livre (enfin !) exhumé de ma PAL grâce à une lecture commune avec Ingannmic !

Idéal pour préparer le Swap’in Follies de Manu et Amanda !

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Bonne plock à tous !

Un rêve américain (An American Dream), par Norman Mailer (1965), traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Alien, aux éditions Livre de poche (1967), 314 p., ISBN 2-253-01646-2. 



La lamentation du prépuce, par Shalom Auslander

auslander1.jpeg  « Dieu est ici, Dieu est là, Dieu est partout. Un point c’est tout. Alors, fais gaffe petit« .

Shalom est du genre très très angoissé. Élevé dans la plus stricte orthodoxie juive, il a développé une paranoïa pas possible envers un certain grand bonhomme tout la haut… Et à l’heure de devenir père lui-même, voilà que cette éducation lui joue encore des tours.  Il faut dire qu’entre l’école hébraïque ultra sévère et les travers de sa famille, la rupture avec les préceptes rigoristes de son éducation n’est pas des plus aisée. Shalom revient  ainsi sur les séquelles qu’il garde de son éducation extrêmement religieuse en expliquant les interdits, les contraintes, et surtout son rapport très personnel avec le Tout-puissant, ce Dieu revanchard et cruel avec qui il compte les points.

Le sujet est grave, mais le ton est léger, léger ! Une lecture facile donc, mais aussi une lecture intéressante en ce qu’elle donne à voir le tiraillement d’un jeune homme élevé dans un milieu austère et confronté à une culture occidentale permissive. Un récit sans concession, mais extrêmement divertissant du fait de son traitement complètement loufoque. 

Shalom Auslander oscille entre farce et émotion avec une habileté déconcertante. Il est tour à tour drôle, désespéré, corrosif, lubrique, inquiétant – mais drôle avant tout. Pour le dire autrement, La Lamentation du prépuce m’a fait l’effet d’un numéro d’équilibriste parfaitement exécuté. Hautement recommandé à ceux qui aiment rire utile !

« Mes professeurs m’ont appris qu’il est faux de dire que Dieu a provoqué l’Holocauste : en 1938, Il a simplement détourné la tête. Il a regardé ailleurs. « Hein, comment ? Géno quoi ? Vraiment ? Merde, j’étais au petit coin… ». Pas un meurtrier, non. Juste un complice par omission (…). Mes professeurs m’ont enseigné qu’un juif qui met la honte à ses coreligionnaires commet un péché que la mort venue d’en haut punira, et j’ai bien peur que ce récit entre dans ce cas de figure. Mais je respire un grand coup, et je me dis qu’Aaron Spelling va très bien, et si lui n’est pas un sujet d’embarras pour son peuple, je me demande qui peut bien l’être…« . 

Un grand plaisir de lecture pour lequel je remercie vivement Mango, qui a fait de La lamentation du prépuce un livre-voyageur ! Vous pouvez lire son avis ici, ainsi que ceux (enthousiastes, voire très enthousiastes) de Keisha, Liliba, Dasola, Miss Rose, Mazel, Plume, et ceux (plus, voire beaucoup plus mitigé) d’Emmyne, d’Elizabeth, de CécileSBlog.

Un récit qui m’en a rappelé un autre : Fuck America, d’Edgar Hilsenrath, les tribulations d’un juif new-yorkais rescapé de la Shoah, un sujet grave pour un traitement complètement déjanté.

Bonne plock à tous !

La Lamentation du prépuce (Foreskin’s Lament), par Shalom Auslander (2007), traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Bernard Cohen, aux éditions 10-18 (2009), 306 p., ISBN 978-2-264-04835-6 .



Echo Park, par Michael Connelly

connelly1.jpeg « Va falloir rester coolos« 

On ne présente plus l’inspecteur Bosch : flic à Los Angeles depuis de nombreuses années, il s’est toujours distingué par une ténacité à toute épreuve. La preuve encore avec le dossier Gesto. Voilà 13 ans que cette jeune femme a disparu, et 13 ans qu’il rouvre régulièrement le dossier de cette affaire non résolue… Et voilà-t-y pas qu’un serial killer jusqu’ici totalement inconnu s’accuse du crime ! Il faut dire que le procureur, en pleine période de réélection, lui propose un accord pour éviter la chaise électrique en échange d’aveux complets…

Michael Connelly est présenté comme un « maître incontesté du polar américain » – et ce n’est pas moi qui dirait le contraire ! J’avais dévoré Les Égouts de Los Angeles et La Blonde en béton quasiment en apnée, la mine déconfite au petit matin tant il m’était impossible de refermer le livre à des heures pourtant indécentes.

Totalement éprise d’Harry Bosch, je constate avec plaisir que Michael Connelly a eu l’intelligence de laisser mûrir son personnage avec les années (précisons que j’ai loupé quelques épisodes de la série) : moins taciturne, – un peu – moins alcoolisé, mais toujours aussi tête-brûlé ! Quant à l’enquête, elle est à la hauteur du personnage. Pour résoudre l’affaire Gesto, il va lui falloir déjouer les évidences et agir en électron libre, avec la bonne dose de pugnacité qui le caractérise.

Echo Park répond à tous les codes du genre : une intrigue claire et efficace, du parlé vrai, un rien de profilage, quelques bisbilles entre les services et des scènes d’action rondement menées, crédibles, réalistes – rien à dire.

Bref, Echo Park est un bon cru : Connelly connaît sa partition et déroule sans fioritures. Alors, oui, c’est assez formaté, oui, il n’y a rien de follement original dans cette enquête, mais oui, ce polar a parfaitement répondu à mes attentes : réduire les 4h de train Bruxelles-Lyon à peau de chagrin. Une lecture-détente et un brin sanguinolente de tout premier choix.


Lu dans le cadre du Défi Littérature policière sur les cinq continents organisé par Catherine.

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Lu également pour le Challenge Serial Killer organisé par Alcapone

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Bonne plock à tous !

Echo Park (Echo Park), par Michael Connelly (2006), traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Robert Pépin, aux éditions Points (2008), 429 p., ISBN 978-2-7578-0915-0 .


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