La Mort, entre autres & Une Douce flamme, par Philip Kerr

Après avoir dévoré les trilogies d’Herbjorg Wassmo lors de l’été 2008 et celle de Millenium à l’été 2009, ce sont les polars de Philip Kerr et les péripéties de Bernie Gunther qui auront marqué mon été 2010. A peine La Trilogie Berlinoise terminée, je me suis avidement et littéralement jetée sur la suite de la série, soit La Mort, entre autres puis Une Douce flamme, pour un plaisir de lecture plus grand encore. C’est désormais la traque des nazis en fuite qui est au centre de ces intrigues, toujours aussi stupéfiantes. 

kerr2.jpeg « Je me sentais aussi solitaire qu’un poisson dans la cuvette de toilette« .

En 1949, Bernie Gunther, qui a quitté Berlin et pris brièvement la direction d’un hôtel qui fait faillite, ne tarde pas à reprendre son activité favorite : la recherche de personne disparue. Surtout quand une cliente sexy en diable vient le trouver pour savoir ce qu’il est advenu de son mari depuis la fin de la guerre. Sauf que le mari en question est un ancien SS, et que Bernie Gunther va devoir renouer avec l’univers de ses « vieux camarades » pour retrouver sa trace.

L’intrigue de La Mort, entre autres est certainement la plus aboutie et la plus surprenante ; et le dénouement m’a complètement bluffé, car disons-le clairement, je n’avais rien, mais alors rien, vu venir. Peut-être étais-je trop occupée à découvrir et à comprendre l’Allemagne et l’Autriche d’après-guerre, tiraillée entre devoir de mémoire et droit à l’oubli, entre reconstruction et occupation. Sans oublier les frasques de ce satané détective, qui n’a laissé ni son insolence, ni sa conscience, sur le front russe.

« Nous étions peut-être tous devenus odieux. Nous tous, les Allemands. Les Américains nous regardaient tous avec un mépris silencieux, à l’exception peut-être des fêtards et des putes. Et vous n’aviez pas besoin d’être Hanussen, le voyant extra-lucide de Hitler, pour lire dans les pensées de nos nouveaux protecteurs et amis. Comment avez-vous pu permettre une chose pareille ? nous demandaient-ils. Comment avez-vous pu faire ce que vous avez fait ? C’est une question que je me suis souvent posée. Je n’ai jamais trouvé de réponse. Quelle réponse acceptable pourrait-il jamais y avoir ? C’est juste arrivé un jour en Allemagne, il y a de cela environ mille ans« .

Les avis de La Ruelle Bleue (un coup de coeur !) et de Miss Alfie

  En haut de la pile « Vous avez toujours été aussi cynique ? – Non. Avant, j’étais dans le ventre de ma mère« .

L’entrée en matière de Une douce flamme est plus classique, mais non moins efficace. Nous voilà en Argentine, sous la dictature des Perón, si accueillants avec les nazis en fuite. Le détective va reprendre du service contre son gré pour enquêter sur la disparition d’une jeune fille de bonne famille allemande. Une enquête qui aura de fortes résonances avec une affaire non résolue par Bernie Gunther à l’époque où il était encore flic – un excellent procédé pour faire alterner le récit entre Buenos Aires, 1950, et Berlin, 1932, et ainsi évoquer la montée du nazisme dans la moribonde République de Weimar.

Cette intrigue n’est peut-être pas la plus réussie sur le plan de l’enquête stricto sensu – quoi qu’elle prenne une tournure assez inattendue. Mais il s’agit clairement de la plus poignante à mon sens, celle qui fait le plus froid dans le dos et celle que l’on oublie pas. Car Philip Kerr développe ici une thèse des plus originales – mais certainement des plus crédibles. L’auteur semble d’ailleurs avoir voulu devancer les esprits chagrins en indiquant expressément ses sources – pertinentes – en postface. Ainsi, tout ne se serait pas terminé en avril 1945 et il est des raisons aussi vraisemblables que, pardon, puantes, à « l’épanouissement » des anciens SS en Argentine.

Heureusement, Bernie Gunther manie toujours aussi bien l’humour à froid, pour une lecture toujours aussi plaisante. « J’ai eu l’occasion d’observer de près les femmes qui pleurent. Dans ma branche, cela va de pair avec la matraque et les menottes (…). Sherlock Holmes a étudié la cendre de cigare et écrit une monographie sur le sujet. Moi, je m’y connaissais en pleurs. Je savais que, quand une femme sanglote, il vaut mieux qu’elle ne soit pas trop près de votre épaule. Ça peut vous coûter une chemise propre« .

Les avis de La Ruelle Bleue (un coup de coeur encore !) et de Miss Alfie.

Et dire qu’il va falloir attendre 2011 pour découvrir la suite des aventures de Bernie Gunther…

Bonne plock à tous !.

La Mort, entre autre (The One from the Other), par Philip Kerr (2006), traduit de l’anglais par Johan-Frédérik Hel Guedj, aux éditions du Masque (2009), 406 p., ISBN 978-2-7024-3314-0.

Une douce flamme (A Quiet flame), par Philip Kerr (2008), traduit de l’anglais par Philippe Bonnet, aux éditions du Masque (2010), 427 p., ISBN 978-2-7024-3433-8.



La Trilogie Berlinoise, par Philip Kerr

kerr.jpeg « N’est-ce pas exactement comme ça que Hitler a été élu ? A cause de gens qui se fichait de savoir par qui serait dirigé le pays ?« 

« Publiés pour la première fois entre 1989 et 1991, L’Eté de cristal, La Pâle figure et Un requiem allemand ont pour toile de fond le IIIe Reich à son apogée et, après la défaite, l’Allemagne en ruine de 1947. Bernie Gunther, ex-commissaire de la police berlinoise, est devenu détective privé. Désabusé et courageux, perspicace et insolent, Bernie est à l’Allemagne nazie ce que Philip Marlowe est à la Californie de la fin des années 30 : un homme solitaire, témoin de son époque. Des rues de Berlin « nettoyées » pour offrir une image idyllique aux visiteurs des Jeux olympiques à celle de Vienne la corrompue, Bernie enquête au milieu d’actrices et de prostituées, de psychiatres et de banquiers, de producteurs de cinéma et de publicitaires. La différence avec un film noir d’Hollywood, c’est que les principaux protagonistes s’appellent Heydrich, Himmler et Goering… »

Un polar historico-humoristique sur fond de nazisme, il fallait oser… Philip Kerr l’a fait – et diablement bien fait en plus ! Certes, non pas sans petits défauts, mais compte-tenu de l’ambition de l’exercice, je passe outre volontiers. Cela faisait bien longtemps qu’un polar ne m’avait autant aspiré, questionné, secoué et, pour cela, je sais que cette série fera date dans mes lectures.

Ce sont pourtant des émotions bien paradoxales que ce polar propose : d’un côté, le cadre, soit l’Allemagne nazie d’avant guerre (pour les deux premiers opus) et d’après guerre (pour le troisième), le cadre donc, fait froid dans le dos – mais je vais y revenir. De l’autre, le personnage principal, un détective effronté, impertinent, à la répartie percutante, qui rend la lecture particulièrement jouissive. Et avec lui la qualité des intrigues, car les enquêtes dans lesquelles il progresse sont toutes très bien ficelées, pleines de suspens et de rebondissements – certes un poil complexes mais toujours intelligibles. 

La cadre est donc omniprésent car il fait partie intégrante des intrigues : les nazis, mais aussi plus tard les russes et les américains, sont le plus souvent parties prenantes à l’enquête. Ils servent ou se servent du détective, le gênent, le traquent, quand ils ne sont pas eux-mêmes mêlés aux crimes qu’il est chargé d’élucider. Un excellent procédé pour ancrer le récit dans son contexte, faire intervenir des personnages historiques et mêler les faits réels à la fiction.

Il est des aspects qui parfois dérangent : d’abord, l’indifférence – initiale – du détective au sort des Juifs à la fin des années 30 ; mais n’est-ce pas l’incarnation de l’allemand moyen ? Ensuite, la violence, les personnages féminins sulfureux et certains passages un peu crus – mais c’est un polar ou roman noir avant tout, et ce Bernie Gunther est un homme à femme qui boit beaucoup, qui fume tout autant, et qui répond ainsi à tous les codes du genre – difficile alors de s’en formaliser.

En revanche, il ne m’a pas dérangé que l’auteur développe certaines thèses a priori marginales. Par exemple, il ne me semble pas plus paradoxal de considérer que les nazis, homophobes, aient pu compter dans leurs rangs des homosexuels, que de songer que ces partisans de l’élimination des infirmes aient été parfois eux-mêmes atteints d’un pied-bot ou convaincus de la supériorité d’un peuple aryen en étant eux mêmes petits, bruns et mal fichus.

« - Connerie de Jeux Olympiques, grogna-t-il. Comme si on avait de l’argent à foutre en l’air (…) A quoi ça rime, j’aimerai bien le savoir ? Nous sommes ce que nous sommes, alors pourquoi prétendre le contraire [*] ? Toute cette mascarade me fout en rogne. Est-ce que vous réalisez qu’on est en train de rafler des putes à Munich et à Hambourg pour renflouer le marché berlinois qui avait été nettoyé à la suite du décret des Pouvoirs d’urgence ? Savez-vous qu’on a à nouveau légalisé le jazz nègre ? Que dites-vous de ça, Gunther ?

- Dire une chose et en faire une autre, c’est typique de notre gouvernement.

- A votre place, je ne crierais pas ce genre de choses sur les toits, fit-il.

- Reinacker, vous le savez très bien : ce que je dis n’a aucune espèce d’importance tant que je peux être utile à votre patron. J’aurai beau être Karl Marx et Moïse personnifiés, il s’en battrait l’oeil si je pouvais lui rendre service« .

[* l'auteur explique par ailleurs comment les nazis "préparèrent" l'arrivée des touristes occidentaux pour les J.O. de 1936, par exemple en nettoyant les rues des discours ouvertement antisémites et en autorisant de nouveau la vente de certains livres alors mis à l'index comme art dégénéré et subversif].

Une lecture tellement mémorable que je n’ai pas pu m’empêcher de foncer sur la suite – La mort entre autres et Une douce flamme, dévorés en quelques jours ! (billet à venir). A compléter peut-être avec d’autres lectures, par exemple sur le sort des victimes, pour les moins avertis.

Un grand merci à l’équipe de 49799387p1.png et aux éditions Livre de poche pour ce partenariat !

Bonne plock à tous !

La Trilogie Berlinoise : L’Eté de cristal – La Pâle figure – Un requiem allemand (Berlin noir : March Violets – The Pale criminal – A German requiem), par Philip Kerr (1989-1990-1991), traduit de l’anglais par Gilles Berton, aux éditions Le Livre de poche (nouvelle édition révisée – 2010), 1016 p., ISBN 978-2-253-12843-4.



Un mariage poids moyen, par John Irving

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Un mariage poids moyen, c’est essentiellement le récit d’un drôle de ménage à quatre. Le narrateur est marié à Utch, laquelle est attirée par Severin, lui-même marié à Edith, qui préfère la compagnie du narrateur. Des couples donc, mais qui ne sont peut-être pas ceux que l’on croit – et l’on est rapidement fixé sur la teneur de ces aléas conjugaux. Une idée de départ interessante sur les rapports entre altérité et singularité. « Nous sommes quatre. Il y a quatre versions de ce que nous sommes – et cela ne changera jamais« . 

Chic chic, un Irving ! J’ai ouvert ce livre avec enthousiasme, oui, mais aussi avec circonspection. L’auteur m’a habitué au très très bon (Le Monde selon Garp bien sûr, L’Hôtel New Hampshire, Une prière pour Owen et - mon gros chouchou - L’Oeuvre de Dieu, la part du diable) ou au pas terrible moins bon (Une veuve de papier, L’épopée du buveur d’eau et La quatrième main). 

Un mariage poids moyen vient salutairement bousculer mon manque de nuance. Un livre poids moyen (au sens propre et figuré), une lecture agréable, sans regret – mais non sans bémols.

Un mariage poids moyen, c’est du Irving pur jus sur nombre d’aspects : un campus américain, du sport (la lutte bien sûr), Vienne, et ces petites remarques bien senties sur les travers du genre humain ou du quotidien, dont je me suis régalée.

Mais ce sont surtout des familles étranges et des parcours hors-normes. Irving s’est encore décarcassé… mais ne s’est pas surpassé. Et c’est là mon premier bémol – je n’ai pas trouvé ces figures particulièrement réussies. Des personnages singuliers, mais sur qui il aurait pu tomber les 7 plaies d’Égypte que cela ne m’aurait fait ni chaud ni froid. Pas d’attaches, pas d’émotions.

Un mariage poids moyen, ce sont aussi des choses plus étonnantes ou dérangeantes, c’est selon. Pas de « bondieuseries », et, bien au contraire, du s*xe presque cru. Pas d’intrigue loufoque et rocambolesque non plus ; plutôt une trame dont l’auteur ne s’est pas départi, sans vrais rebondissements. Le récit finit même par s’enliser par instants… et les flash-back sont distillés à un rythme dissonant, sublimes au départ, presque parasites à la fin. 

judith20gustav20klimt.jpg Etrange coïncidence : il est beaucoup question de peinture, et notamment de la Judith de Klimt présentée ici il y a peu ! (p. 130)

En définitive, un récit intéressant sur de nombreux aspects, mais un plaisir de lecture aléatoire. Bon, cela ne m’empêchera pas de me jeter sur d’autres titres d’Irving avec enthousiasme… mais encore et toujours avec circonspection !

C’était une lecture commune avec Kikine (qui elle l’a lu en VO ! Wow !).

Bonne plock à tous !

PS : je me targue de bien connaitre Irving et j’en prends pour mon grade : je découvre en préparant ce billet que ce roman est l’un de ses premiers, écrit bien avant Garp ! Outch’ !

Un mariage poids moyen (The 158-Pound Marriage), par John Irving (1973), traduit de l’américain par Françoise et Guy Casaril (1984), aux éditions Points (1995), 283 p., ISBN 2-02-0257777-7.



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